Winter Sleep

Dans les montagnes d’Anatolie centrale à l’entrée de l’hiver. Photos magnifiques, paysages lunaires, contraste entre l’extérieur, aride et venteux, et le logement douillet et confortable du maitre des lieux. Dès les premières images, le film s’étire indéfiniment pour exprimer la langueur automnale dans laquelle sont embourbés les personnages et leurs histoires.

Une double scène se joue pour Aydin, ancien comédien propriétaire d’un hôtel et de quelques maisons en même temps que d’une fortune léguée par son père. D’une part ses relations avec sa jeune épouse Nihal (condamnée, dit-elle, à une fidélité sans objet) et avec sa sœur, acariâtre et jalouse. D’autre part, ses rapports avec des locataires désargentés qui lui doivent des loyers.

C’est le jet d’une pierre par le fils d’un de ses locataires qui plonge Aydin dans l’incompréhension. Comment ces familles, qui sont ses débitrices puisqu’il leur fournit un toit, peuvent-elles déroger à leurs devoirs ? Et Aydin de s’exclamer : « il y a toujours eu des riches et des pauvres ! C’est Dieu qui a fait le monde ainsi ! ».

Phrase naïve et imperméable à toute contestation qui en dit long sur la représentation dominante d’un certain ordre dudit monde. Se trouvent naturalisés les rapports de classe entre les possédants et ceux qui n’ont que très peu. La raison théologique saborde toute explication socio-historique, soit l’interrogation des causes objectives des situations dans lesquelles les gens vivent, voire survivent. Chacun tient son rôle et est tenu par lui, pris dans des modèles, des références qui se perpétuent de génération en génération. Arrogance qui ne se sait pas d’un côté, honte indépassable de l’autre : autant de stigmates de construits idéologiques et de postures psychiques qui surdéterminent les comportements des uns et des autres. Les tentatives pour en sortir sont ici mises en échec, chacun conservant sa place et ses conditions de vie dans un décor qui se fige avec les premières neiges de l’hiver. Le débiteur qui sort de prison brule l’argent caritatif offert par la femme du patron – mélange de geste grandiloquent et d’impasse politique. Entretemps, Aydin simule son départ pour se séparer de sa femme au moins pour quelques mois – mais lui non plus ne va pas trop loin et finit par revenir.

Un film qu’il faut avoir la patience de voir jusqu’au bout, pour le jeu des acteurs et les portraits empreints de réalisme. Radiographie d’une société statique – qui est aussi une société qui gronde.

Claudine HOURCADET – septembre 2014

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