Les Paysans dans la lutte des classes – Bernard Lambert – 1970 – Préface de Michel Rocard
Introduction
Question : comment se fait-il que les paysans, écrasés par le système capitaliste, se comportent politiquement comme des conservateurs, des gardiens de l’ordre établi ?
- Les aliénations
- Une idéologie : le corporatisme
Contre la révolution industrielle, FNSEA et CNJA : mentalité de patrons à l’égard des salariés.
- Un mythe : la propriété du sol
Indivision / remembrement / héritages / endettement
- Un mode de vie : l’exploitation familiale
Rôle des femmes, non considérées, les femmes doivent s’occuper des enfants Paysans exploiteurs et paysans exploités. Domination du père de famille.
- Une empreinte durable : l’aliénation religieuse
Catholicisme, lois de la nature. Supportons nos misères. L’Église enseigne qu’il y a des dominants et des dominés. Anticommunisme viscéral.
- Une équivoque qui a la vie dure : l’école
Intégration à l’univers scolaire jamais complètement réalisée. L’école contre les dialectes locaux. Compétition individuelle (marque du capitalisme). Dispersion géographique. Complexification des techniques / enseignement agricole toujours en retard. Bureaucratisation.
- Intoxication : les moyens d’information
Bouche à oreille. Informations non relayées (manifestations et grèves). Visites de techniciens. Propagande capitaliste.
- Les paysans dans la lutte des classes
- L’héritage du passé et le compromis avec la bourgeoisie
18ème siècle : petites exploitations individuelles, paysans petits patrons
19ème siècle : propriété privée du sol = autonomie (leurre). D’un côté des pères patrons et de l’autre de gros exploitants è corporatisme.
Engrais, machines, marché international des céréales, de la viande (capitalisme). Commune : danger prolétarien. Bourgeoisie = compromis avec la société rurale avec protection douanière et soutien politique des paysans.
Pas de perspectives venant de l’extrême gauche (positions conservatrices).
- Formes anciennes de la lutte des classes : la domination
Les gros exploitent les petits, terre accaparée. Rapports individuels de dominants à dominés (bourgeoisie). Favoritisme envers les gros producteurs (agrariens). Agriculture capitaliste. Pression capitaliste è appauvrissement è disparition des « petits patrons », revenu inférieur au SMIG, aucune protection sociale, animosité contre les salariés.
- Formes nouvelles de la lutte des classes : la prolétarisation
Années 50 : mécanisation è disparition des petites exploitations. Urbanisation è besoins des populations è contrôle par les firmes de l’acte de production (dépossession). Annexion de l’agriculture par le capitalisme, contrôle par les industriels. Société de consommation è transformation des produits (packaging).
1950 : la population urbaine ne veut plus de produits agricoles à l’état brut è création d’usines entre producteur et consommateur è production industrialisée.
Contrats proposés par les firmes : l’exploitant agricole doit financer son outil de travail et accepter que la firme fournisse l’approvisionnement de fournitures è endettement, pas de congés, paiement de la sécu.
Les paysans deviennent des prolétaires exploités dans les usines et quand l’usine ferme ou est déplacée, le paysan est ruiné. Transfert capitaliste des populations vers les villes è chômage.
- Équivoques de la coopération.
La coopération sert surtout la bourgeoisie : collecte et regroupement de l’offre, canalisation des récoltes agricoles pour qu’elles ne remettent pas en cause la nature du système et conservation de la base électorale.
Coopératives sclérosées è paysans paupérisés + paysans prolétarisés = paysans exploités.
Rationalisation capitaliste de la coopérative. C’est le centre industriel qui devient de plus en plus l’élément moteur de la production. La recherche et l’expérimentation conditionnent directement l’avenir de l’agriculture et des agriculteurs.
Individualisme coopératif : coopératives trop petites et inopérantes. Pour survivre, elles doivent adopter les mécanismes capitalistes et obligatoirement jouer le jeu de la prolétarisation des paysans exploités.
- Des accélérateurs : plan Mansholt et rapport Vedel.
Contexte : construction de l’Europe = pas d’unité. Le Marché Commun n’a pas été utile contre la concurrence étrangère. Défense des productions nationales et concurrence du marché nord-américain. Intégration totale du secteur agricole dans le mode de production capitaliste.
Principe du plan Mansholt : mémorandum (note pour exposer le point de vue du gouvernement sur le secteur de l’agriculture) = les excédents résultent du manque d’ajustement entre l’offre et la demande. Solution : ramener l’agriculture dans la « rationalité économique » = loi du profit, mécanismes du marché, concurrence parfaite.
Souhait de la disparition progressive du soutien des marchés è libéralisme intégral è répercussions sur les paysans mal placés économiquement : réductions des prix de vente è départ des agriculteurs ou contrôle plus étroit par les firmes industrielles, réductions des aides publiques : sommes utilisées par le capitalisme payées par les pouvoirs publics. Compression des prix de production è affaiblissement des revendications salariales des ouvriers les plus modestes. Départ plus rapide des agriculteurs è détente sur le marché de l’emploi : l’agriculture est le grand réservoir de main d’œuvre è chômage è étouffement de la revendication ouvrière.
Importation des marchandises à bas prix. Pillage du tiers-monde rentable.
Mémorandum : nécessité de réserver les aides et crédits aux « exploitations agricoles modernes ». Production de betterave à sucre largement excédentaire, protégée par les quotas (réservations de production). « Charité bien ordonnée commence par soi-même ! » = les gros céréaliers se servent de la misère des petits producteurs de blé pour revendiquer une revalorisation des prix et l’obtiennent grâce au soutien des pouvoirs publics.
Résultats du plan Mansholt : prolétarisation des paysans pauvres. Mesures sociales en faveur de ceux qui doivent se reconvertir. Développement d’une agriculture capitaliste è prise de conscience du milieu ?
Rapport Vedel : politique agricole du gouvernement français. Lois d’orientation 1960 et 1962 : pas de perspectives à long terme. Pragmatisme cher à Edgar Faure pour une agriculture « moderne ». Problèmes de plus en plus pressants : politique agricole traditionnelle en faillite.
Même principes que le plan Mansholt : construire une agriculture rationnelle et moderne, faire entrer l’agriculture dans le monde capitaliste. Réduction des surfaces cultivées.
Commission : pas de recherche des véritables causes de la situation actuelle (pas de « méthodologies » pour le faire). Constations du rapport :
- Les surplus agricoles s’aggraveront ;
- L’Europe des 6 n’a rien résolu ;
- Pas de prise en compte de la rémunération du travail è baisse des prix, augmentation des charges ;
- Faillite prévue des structures défendue par les réformistes ;
- Impossibilité de rattrapage des revenus pour la majorité des agriculteurs sur des exploitations familiales.
Intentions réelles des classes dirigeantes :
- Réduction du coût de soutien à l’agriculture ;
- Non-maintien du nombre maximum d’exploitations « viables » ;
- Coup d’arrêt aux avantages concédés aux paysans, notamment en matière de crédit agricole.
La commission s’en remet pour tout à la haute sagesse de l’État arbitre : non remise en cause du système capitaliste. Quand l’État bourgeois arbitre, c’est toujours la même équipe qui gagne ! Récupération politique par rapport aux savants qui font des préconisations.
Triple direction de la politique :
- Paupérisation des agriculteurs techniquement en retard ou géographiquement mal placés ;
- Prolétarisation de ceux qui s’engagent dans la modernisation technique, dépendance économique de plus en plus étroite par rapport à l’industrie ;
- Création et développement d’un secteur capitaliste avec l’aide des pouvoirs publics. Industrialisation des productions.
- Une mystification : le courant réformiste
Beaucoup de paysans se considèrent comme propriétaires du sol et de capital d’exploitation, refusant de reconnaitre qu’ils sont des exploités : mentalité du petit patron qui veut devenir grand. Ils hésitent à rompre avec les dirigeants élus. Ces derniers passent des compromis avec la bourgeoisie au pouvoir et cherchent à s’y assimiler. Pas de remise en cause du système. Les dirigeants cherchent à acquérir, grâce à l’aide de l’État, les moyens qui leur manquent encore.
Lois d’orientation 1960 et 1962 : accélérer l’évolution dans un sens capitaliste tout en jouant les assistantes sociales auprès des paysans pauvres. Hypocrisie dans les discours réformistes : ils disent qu’ils ne font pas de la politique.
Le réformisme ne fait pas confiance au peuple (manifestations populaires dangereuses, mai 68 inadmissible). Ils essayent d’intégrer le prolétariat au système (habiles) et veulent prouver que la lutte des classes est terminée, d’où la nécessité des réformes.
Depuis mai 68 : répression, licenciements pour éviter le désordre et les contestations.
Courant réformiste : depuis 1958-1960 au travers du CNJA puis la FNSEA. Influence les syndicats et la coopération. Jusqu’aux années 56-58, agriculture dominée par des hommes conservateurs è CNJA, issus de la JAC. Discours : adopter et maitriser le progrès technique,
- Regarder en face le départ des jeunes,
- Exploitation familiale : ne pas confondre l’acte économique et la vie de famille,
- Le droit de propriété individuelle n’a pas de valeur suprême,
- Structure d’entreprise : il aurait fallu la concevoir sous forme d’association de petits et moyens paysans,
- …
La JAC : un des courants les moins cléricaux mais qui n’a donné aucune colonne vertébrale politique aux jeunes. Certains ont rejoint le combat de leur classe, d’autres plus nombreux se sont ralliés au réformisme = contradiction et ambiguïté :
è les agriculteurs ne sont pas prêts à la mutation industrielle, il faut donc faire la mutation sans eux : comités privés non contrôlés par les intéressés.
è les agriculteurs sont incapables de se battre : appel aux pouvoirs publics ; ils doivent accepter de faire confiance à un petit nombre au nom de la solidarité.
Le régime gaulliste est le partenaire idéal (compromis è compromission) pour élaborer avec les pouvoirs publics une politique agricole globale (remise en cause de la démocratie). Les réformistes paysans se sont bien accommodés du gaullisme : époque Debré-Pisani. Les réformistes s’appuient sur tous les types de pouvoir bourgeois.è avantages illusoires octroyés aux paysans (paternalisme intellectuel) qui deviennent des assistés. Le pouvoir ne concèdera rien. La politique est l’opium pour annihiler toute prise de conscience politique chez les paysans.
La majorité du CNJA approuve le plan Mansholt.
Mai 68 : le syndicalisme agricole choisit de se situer dans l’autre camp que celui des ouvriers è les agriculteurs doivent devenir compétitifs, être des chefs d’entreprise. Le capitalisme étend son emprise sur l’agriculture.
- Pistes pour une action socialiste en agriculture
- Quel type d’action devons-nous mener ?
Logique inéluctable du capitalisme. L’exploitation ira en s’accentuant sans création de rapports de force pour faire reculer et renverser le pouvoir.
C’est en tant que prolétaires que les paysans doivent situer leur combat contre ce système, mener la lutte sur une base de classe, aux côté des autres couches sociales du prolétariat. Le pouvoir bourgeois est un, qu’il faut détruire pour le remplacer par le pouvoir des travailleurs : combat mené par et pour les travailleurs, les prolétaires. Instauration d’une société socialiste qui récuse toute perspective réformiste.
Difficultés : pas d’image fouillée de la société socialiste à construire. Il faut dénoncer les impasses, les erreurs désastreuses dans lesquelles le mouvement socialiste s’est fourvoyé. Refus de tout socialisme venu « d’en haut ». Pour un socialisme reposant sur une prise en charge collective, par les travailleurs eux-mêmes, des moyens de production. La force de travail doit cesser d’être une marchandise, un objet de spéculation pour les puissants.
Les militants doivent donner la priorité à la réflexion, à la formation et à l’action politiques pour créer un parti de masse. Attention au piège de l’apolitisme, tendu par ceux qui n’ont pas besoin de faire de politique puisque celle qui existe leur donne satisfaction. Le Parti Socialiste unifié représente un outil important mais le PSU n’est qu’une force parmi d’autres pour l’aboutissement des luttes populaires.
Deux types d’action : la lutte pour la survie et la lutte directe contre le régime capitaliste.
Programme ou spontanéité des masses ?
Avant mai 68 : projet de bâtir des plans pour les opposer aux programmes gouvernementaux (technique du contre-plan) è découverte des limites et des risques de ce mode d’action.
- Risques de technocratie: le contre-plan reste le plus souvent étranger, voire incompréhensible, pour la plupart des paysans exploités, inopérant (force d’inertie). Le langage utilisé par les pouvoirs publics contribue à isoler les paysans (sentiment d’infériorité).
- Risques de récupération: dirigeants nationaux et pouvoirs publics n’aiment pas le langage brutal chez les autres et le font savoir. Ils donnent plus d’importance à la revendication qu’à la contestation. C’est alors le réformisme qui l’emporte (concessions mineures avec grande publicité).
« Bats-toi et après on verra bien ! » : inentendable pour les travailleurs manuels (poujadisme). « Élections = trahison » est un langage hermétique pour les paysans. L’élection sans action à la base et sans pression constante sur les centres de décisions économiques ne modifie rien dans les rapports de force. Mais l’absence aux élections signifie que demain on se passera du choix des paysans. Dénoncer l’illusion électoraliste mais ne pas refuser les élections.
L’autogestion, ou la démocratie dans les entreprises, jointe à la planification est essentielle et doit d’inscrire dans un plan de développement global.
- La lutte directe contre le régime capitaliste
Lorsque le loi ne permet pas de faire respecter la justice, la justice passe toujours avant la loi.
- Utilisation du premier outil de travail : le sol
Alternative : s’agrandir (pour obtenir prêts ou subventions) ou partir. Parcelle à vendre = spéculation, concurrence des acheteurs par les agents fonciers è endettement des plus petits exploitants.
Cumul des terres : c’est le préfet qui autorise ou refuse, pas de sanctions pour les cumulards. Action sur le terrain : manifestation de masse des paysans et de leurs alliés et intervention directe auprès des cumulards è mesurer le degré de combativité du milieu, les réactions de l’opinion publique, les prises de conscience qui peuvent en découler.
Renforcer la conscience collective : animateurs de développement qui aident à définir la destination des terres disponibles dans les 5 ou 10 ans (en dehors des spéculations), leur prix, discussions avec les ouvriers et les élus municipaux (concertation et délibération collective, répertoire des exploitations) è plan d’occupation des sols par les paysans.
Création de sociétés foncières : les agriculteurs ne peuvent plus se permettre d’acheter le sol et de supporter en plus la charge des autres investissements. Des solutions immédiatement possibles existent mais les obstacles sont politiques :
La terre comme valeur collective et pas spéculative : les plus pauvres sont toujours victimes des spéculations qui se greffent sur le besoin d’espace de la collectivité nationale. Le paysan supporte l’achat des terres qui doit être endossé par l’ensemble des consommateurs au travers des prix alimentaires. La question est de savoir si le régime capitaliste peut admettre un projet qui remet en cause le système de la propriété privée.
Pour un plan d’utilisation des sols :
- Bloquer les prix de la terre (y compris le terrain à bâtir) au niveau de sa valeur d’utilisation agricole. Bruxelles : proposition de boiser des terres agricoles (les exploitations des agriculteurs ruinés par l’économie de marché) pour réduire le volume de production et se débarrasser des fermiers contestataires.
- Incitations au boisement dans la plus grande anarchie.
Option socialiste : mesures correspondant aux véritables besoins des travailleurs de la terre. Fermage (devrait être supprimé) et métayage (devrait être débattu collectivement par les fermiers à l’échelon départemental. La propriété du sol doit devenir un bien collectif, autogéré.
- La démocratie coopérative.
Est-elle possible en régime capitaliste ? la dimension d’une coopérative n’est pas le facteur clef de la démocratie. Préalable : circulation complète d’une information aussi objective que possible. Structure coopérative : soit un écran, soit un appel à la démocratie. La contestation doit pouvoir s’organiser face à la coopération lorsqu’elle est dominée par la bourgeoisie rurale. Création d’une section syndicale d’entreprise è revendication. Les coopératives sclérosées dirigées par ceux qui favorisent les plus riches font autant de mal sinon plus que les firmes capitalistes (courroies de transmission du capitalisme).
L’agriculteur doit revendiquer une certaine sécurité du revenu.
Propriété collective du capital social : il est rare qu’il soit versé au préalable par les agriculteurs, sur des ressources personnelles dont ils ne disposent pas. Accumulation du capital social : à partir d’excédents de gestion transformés en parts nominatives affectées au agriculteurs.
Rencontre politique entre les paysans exploités et le mouvement ouvrier. L’ennemi de classe se trouve ailleurs è combat commun.
Choix pour les paysans :
- La contestation en liaison avec les ouvriers (lutte de classe),
- La conquête de l’appareil.
- Lutte contre les firmes privées
Mythe réformiste de la coopération. Peu d’efforts par les syndicats pour contribuer à l’organisation collective de la défense des producteurs face aux firmes privées.
Le syndicalisme a regroupé des producteurs avec pour seul objectif la rationalisation de la production.
Tâche la plus importante : organiser la contestation à la manière d’une action syndicale d’entreprise. Action commune paysans-ouvriers è pour obtenir le maximum puisque les mécanismes d’exploitation du travail sont par nature semblables.
Quelques pistes d’action : se battre pour une convention collective. Remettre en cause la nature du pouvoir patronal. Inscription de la formation politique au cœur de la lutte.
- L’action des paysans dans l’économie globale
Dépérissement de plus en plus rapide de l’agriculture ; sa survie passe par l’industrialisation mais pas dans n’importe quelles conditions. L’industrialisation doit être conçue en fonction de ses effets démultiplicateurs, en relation avec les autres activités existantes et les potentialités d’une région.
Le développement anarchique, capitaliste, étouffe les régions dites riches et tue les régions dites pauvres. Crise de l’emploi et déplacement des populations è trouver du travail sur place, conserver sur place suffisamment de population pour que la vie collective y reste possible.
- Les alliances
Dépassement d’un mode d’expression corporatiste et lutte des classes.
- Les ouvriers
Existence d’organisations syndicales distinctes. Difficultés communes : absence ou insuffisance d’équipements collectifs, caractère bourgeois et anti démocratique de l’enseignement. Ce ne sont pas les problèmes communs qui manquent mais l’habitude de les affronter ensemble. Le patronat veut diviser pour mieux régner è trouver des formes d’action communes. La lutte pour le plein emploi est une lutte commune ouvriers-paysans.
Le combat des ouvriers contre le patronat, avec grève et perte de salaire, représente en fait le combat de tous les travailleurs exploités, paysans compris. La création d’une force socialiste réaliste, efficace, partira de combats menés sur les lieux de travail.
- Étudiants, enseignants, journalistes
Les paysans ont subi la domination des gens qui « possédaient le savoir » et connu le sentiment d’infériorité qui en découlait. Ils ne comprennent pas la contestation et l’agitation étudiante. Il s’agit de savoir si les étudiants luttent avec le prolétariat ou s’ils veulent le remplacer pour prendre la direction du combat. Nous leur demandons de ne pas tomber dans l’impérialisme idéologique. Les paysans ne réalisent pas spontanément que nombre d’étudiants se battent parce qu’ils ne veulent pas devenir en tant que cadres, les chiens de garde du capitalisme, les agents de liaison nécessaires pour faire fonctionner la machine à exploiter les travailleurs. L’explication, le contact sont nécessaires, pour que les incompréhensions de mai 68 disparaissent peu à peu. Le dialogue doit être vrai, simple, le plus instruit ayant beaucoup à apprendre de l’autre.
Les enseignants sont des alliés de classe possibles en tant que salariés. Les journalistes : les militants doivent se rendre compte que c’est à eux de faire l’information et d’inviter la presse lors de réunions ou d’action syndicale. Les journalistes progressistes, s’ils peuvent nous aider, ne peuvent pas faire le travail à notre place è création d’une presse populaire au profit du peuple.
- Le « tertiaire agricole »
Montée du secteur du service : l’agriculture n’échappe pas à ce phénomène (les para-agricoles qui renforcent pour le capitalisme l’encadrement des travailleurs pour leur faire assurer correctement les tâches qui leur sont dévolues. Leur fonction est conçue pour perpétuer et développer chez les paysans la mentalité du petit entrepreneur, présentant la réussite individuelle de l’exploitant comme la solution aux problèmes agricoles. Ils aident à la naissance d’une nouvelle bourgeoisie agricole. Situation paradoxale de bon nombre d’intellectuels dans la société capitaliste : certains aident les paysans et d’autres servent le système. Ils peuvent cependant organiser le détournement de leurs connaissances au profit des exploités et prendre une part active dans la lutte du prolétariat. Le pas à franchir pour eux est d’ordre idéologique. L’équivoque et l’incompréhension entre les deux couches sociales risquent de subsister tant que les luttes, même syndicales, ne prendront pas une dimension politique.
- Les artisans ruraux
Beaucoup d’entre eux subissent progressivement les effets de la domination capitaliste : processus d’appauvrissement. Ils sont en concurrence directe entre eux. Prisonniers de leurs structures économiques, ils cherchent à redevenir les petits patrons aisés qu’ils étaient autrefois, adhérant aux idées rétrogrades défendues par la Confédération nationale des petites et moyennes entreprises. Ils sont trop souvent prêts à se lancer dans des aventures poujadistes dont le débouché politique est le fascisme.
- La dimension internationale du combat
Problèmes du Tiers Monde proche de ceux des paysans : accumulation de ressources dans certains pays riches pendant que des pays sous-développés meurent de faim. Injonction de travailler plus et de produire intensivement et reproche de coûter trop cher à la collectivité parce que vous produisez trop. Plus les paysans produisent et plus leurs revenus diminuent. L’alliance pour le progrès (Debré et Pisani entre autres) n’a été qu’un moyen pour soutenir des gouvernements plus ou moins fascistes. Politique de pillage systématique.
Exportation des surplus sur le marché mondial.
Politique mise en œuvre pour réduire les excédents de l’Europe des Six : supportable ni pour les paysans d’ici, ni pour ceux du Tiers-Monde è ruine des productions locales, ne permet pas de vaincre la malnutrition, condamne les agriculteurs français à être des assistés.
Subventions aux paysans pour ne pas produire.
1300 Fr de subvention pour abattre les vaches.
Diminution du potentiel de production par disparition d’une partie aussi importante que possible de l’activité agricole.
Un des objectifs du plan Mansholt et du rapport Vedel. L’idéal pour le capitalisme serait d’arriver à ce que la production soit inférieure à la consommation intérieure comme c’est le cas pour la viande. Les pays sous-développés fourniraient alors la différence.
La politique de « charité ».
Beaucoup de paysans sont tentés par les bons sentiments : distribuer gratuitement les excédents aux pays pauvres (Croix-Rouge ou Secours Catholique). La justice doit remplacer l’aumône.
L’organisation des marchés mondiaux.
Dumping* pratiqué par les pays riches. Les fausses solutions présentées servent à camoufler la réalité capitaliste. Elles sont inopérantes. On veut nous faire croire que les pays sous-développés n’appartiennent ni au camp socialiste, ni au camp capitaliste (paresse congénitale). Division internationale du travail qui nuit aux pays du Tiers Monde. Exploitation et profit par les bourgeoisies des pays riches. Spoliation des pays sous-développés.
Mystification : faire croire que tout irait mieux si l’on organisait les marchés mondiaux. Ennemi commun : le capitalisme è donner à toutes les luttes quotidiennes leur véritable signification internationale. Une autre division internationale du travail est possible ; elle concernera les produits industriels aussi bien qu’agricoles.
Dumping*Pratique qui consiste à vendre sur les marchés extérieurs à des prix inférieurs à ceux du marché national, ou même inférieurs au prix de revient ; pratique visant à abaisser les coûts de production en abaissant le coût de la main-d’œuvre.
Conclusion
Jugement très répandu dans certains milieux technocratiques : si les paysans sont en voie de disparition, il est vain de s’intéresser à eux. Les travailleurs de la terre ne sont pas responsables de cette situation. Ils peuvent aider, par l’analyse de leurs échecs, à la construction d’une autre société. Ils peuvent apporter leur expérience spécifique pour enrichir les idées socialistes.
La France dispose de la moitié des terres cultivables du Marché commun. Les paysans gèrent un bien en voie de raréfaction è on a besoin d’eux pour l’aménagement du territoire.
Le mouvement socialiste, internationaliste par nature, se doit d’affronter les problèmes posés à ces couches sociales. Le modèle de socialisme autoritaire que nous rejetons est indissolublement lié à la pauvreté des pays où il s’est implanté.
è construire des rapports hiérarchiques aussi peu dominateurs que possible, avec des travailleurs productifs détenant le pouvoir en conservant le contrôle des appareils de production dont ils sont les véritables propriétaires. C’est le système capitaliste inégalitaire qui nous impose la lutte de classes.
Notes de Claudine Hourcadet – le 5 mars 2026 (présentation au séminaire de travail des 6, 7 et 8 mars)

Ping : Compte rendu du séminaire de travail des 6, 7 et 8 mars 2026 – Pratiques Sociales