You are currently viewing La démarche de Fernand Deligny : contexte d’une vocation et d’un projet

Deligny, F. (2007/2017). Œuvres. Edition établie et présentée par Sandra Alvarez de Toledo. Editions L’Arachnéen.

Les numéros des pages citées renvoient à cette édition. Les textes élaborés ci-après empruntent largement à l’éditrice et à ses sources. Ils proposent une lecture des Œuvres de Deligny, étant entendu que seule leur lecture exhaustive peut rendre compte avec exactitude du cheminement de sa pensée.

Fernand Deligny est considéré comme un des analyseurs les plus précieux de l’institutionnalisation du champ socio-psychiatrique et socio-pédagogique dans les années d’après-guerre, de ses contradictions et des perspectives qui s’offrent à lui. Il ne croit pas à l’autorité ni au savoir psychopédagogique, contourne la règle scolaire, préfère les tâtonnements avec des méthodes concrètes vite qualifiées d’actives : dessins, mimes, contes, improvisations. La vocation de Deligny est celle des enfants « arriérés, caractériels, déficients, délinquants, en danger moral, retardés, vagabonds, etc. » (Adrien Lhomme) et plus tard autistes. (Lire notamment « Devenir Deligny (1938-1948) », par Michel Chauvière (pp. 369-377)

Pour cerner son projet, le temps et la connaissance incomplète de son œuvre ont fixé un malentendu : Deligny aurait été l’éducateur militant de la Sauvegarde de l’enfance, communiste et, par ailleurs, poète de l’autisme, loin des luttes institutionnelles ; pire, il accueille des autistes sans intention de les soigner. Ce qui était accepté dans les années 1970, qu’il ne soit pas psychiatre, ne l’est plus aujourd’hui quand il s’agit de parler de l’autisme. Son œuvre expérimentale vise le geste et l’activité plus que l’objet.

Il s’est toujours agi pour Deligny de faire cause commune avec des enfants ou adolescents, de leur éviter la prison ou l’hôpital psychiatrique. Il adopte leur point de vue plutôt que celui des instances éducatives, médicales ou juridiques. Il définit un milieu adaptatif plutôt qu’un ensemble de règles perçues comme abstraites au sens où elles établissent le fonctionnement d’une institution. Le « Journal d’un éducateur » paru en 1966 dans le premier numéro de la revue Recherches, fondée par Félix Guattari, a été écrit par Deligny à la clinique de La Borde, à 53 ans. Il avait passé trente ans avec des enfants et adolescents arriérés et caractériels ; il en passera trente autres avec des enfants autistes.

Avec Graine de crapule, il s’élève contre la Sauvegarde de l’enfance et contre l’esprit paternaliste et « protectionnel » de l’ordonnance de 1945. Le contexte, de 1947 à 1962, est celui de l’étude de l’enfance et l’adolescence dans la psychologie française ; c’est aussi la période de La Grande Cordée, un dispositif de prise en charge et d’hébergement d’adolescents dits inadaptés pour des séjours d’essai dans toute la France, avec un groupe d’amis. En 1947 est créée la licence de psychologie qui permet l’émergence de psychologues praticiens. Le plan Langevin-Wallon, jamais appliqué, les Communistes ayant été révoqués du gouvernement, reste cependant une référence dans le milieu éducatif.

Dans le premier quart du XXe siècle, sous l’influence de la théorie bio psychologiste dite des perversions instinctives, le pervers est considéré dépourvu de sens moral, « inéducable, inintimidable, inamendable » de naissance, d’où, d’une part, un dépistage rapide pour le mettre hors de capacité de nuire et, d’autre part, le caractère pénitentiaire des maisons de réforme. Le souci de protection sociale prime sur celui de l’enfant.

A la Libération, des psychiatres progressistes prônent une « clinique totale » du sujet dans les milieux de vie de ce dernier. Le développement institutionnel de l’Enfance inadaptée et l’Education surveillée, à cette époque, en est la traduction directe. Les premiers clubs de prévention voient le jour. La cause de l’enfance malheureuse ou coupable, désignée comme « inadaptée » s’avère fédératrice ; il s’agit de restituer à l’enfant le droit à l’éducation et à la socialisation dont il a pu être privé.

Des liens s’établissent entre psychologues et sociologues, sous l’impulsion de Georges Gurvitch, qui lance une enquête en 1946 sur « les jeunesses françaises et le conflit de générations ». La jeunesse ne désigne plus seulement le groupe des célibataires en âge de se marier. Les questions de l’adolescence mobilisent donc quatre pôles : médical, pédagogique, psychologique et social. La notion de crise et le concept même de perversion y font débat. A partir de 1947, Heuyer et Le Guillant lancent une série d’enquêtes rétrospectives sur 40 000 dossiers d’enfants, devenus adultes, reçus en consultation entre 1925 et 1939. Seuls 2000 patients sont retrouvés. Que sont-ils devenus ? Quel a été l’effet du traitement et des mesures dont ils ont fait l’objet ?

Les seules corrélations vraiment significatives concernent les événements de la vie. Ont joué un rôle déterminant pour une adaptation favorable : la guerre, le mariage, l’existence d’activités et engagements personnels. Le pronostic n’est pas lié au traitement. Les pervers se sont comportés exactement comme les autres, ni mieux, ni pire. Les sujets placés en internat ont eu une moins bonne adaptation que ceux restés dans leur famille. La conséquence en sera la remise en question des internats au profit de petites structures d’accueil ou d’expériences originales comme celle de Deligny et la généralisation de la rééducation en milieu ouvert à partir des années 1960.

Henri Wallon, professeur au Collège de France, président du Groupe Français d’Éducation Nouvelle, directeur du laboratoire de psychobiologie de l’enfant, résistant, a 68 ans quand il rencontre Deligny en 1947. Membre du Parti communiste depuis 1942, date de l’exécution par les nazis de ses compagnons de résistance, Wallon collabore avec la psychiatrie soviétique.

L’histoire a retenu Piaget plutôt que Wallon. Pour Piaget, le développement des structures biologiques et logiques est nécessaire chez l’enfant pour s’adapter à son environnement ; pour Wallon, le milieu est premier dans son développement psychologique ; c’est l’acte qui se constitue comme pensée par les rites, les symboles. Le milieu, c’est ce que Deligny appelle les « circonstances ». Wallon fait de l’émotion le premier langage, la première forme de sociabilité ; pour Piaget, l’intelligence prend sa source dans l’action et la sensori-motricité.

Deligny publie le résultat de ses tentatives dans quatre revues (Sauvegarde de l’enfance, créée en mai 1946 par Louis Le Guillant ; Rééducation du Ministère de la justice, 1947 ; Enfance du laboratoire d’H. Wallon, 1948 ; La Raison fondée par les Dr Bonnafé, Follin, Lafitte, Le Guillant et Wallon en janvier 1951).  Dans ses entretiens avec Isaac Joseph, Deligny dira qu’il lui a été impossible de gommer la carte blanche qu’Henri Wallon, Louis Le Guillant et d’autres lui ont donnée en 1947 (p.1123).

Dans l’autobiographie qu’écrit Isaac Joseph à partir de ses entretiens avec Deligny (Le Croire et le Craindre, Stock, 1978), il écrit que la manière de se balancer de celui-ci serait celle de Janmari, accueilli en 1966, diagnostiqué « encéphalopathe profond » et chez lequel Deligny voit le signe d’une humaine nature sans manque ; comme lui, à la limite de l’initiative et du désarroi (p.1210). Les manières du groupe dans lequel ils vivent ne sont pas le résultat d’une lutte ou d’un combat mais d’une série d’esquives. A la fois maître d’œuvre à son atelier, présence intégrale, Deligny garde cependant la retenue particulière de l’écrivain.

Brigitte Riera – avril 2022

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