Urgences et travail social

1 – Témoignage [par Adel Fernane]         

Pléthore de dispositifs, centres, services : HUDA, CADA, CHRS, CHU, CAES, hôtels sociaux… pour accueillir des âmes en détresse, dans des situations précaires sans le minimum vital, à savoir un toit, de quoi se nourrir – dans notre société à 577,91 milliards d’Euros de PIB. En ajoutant, en plus, un service minimum d’accompagnement social, au mieux une veille sociale et de l’animation pour jeunes, femmes et enfants.

L’Etat finance chichement des associations gestionnaires pour gérer ses petites « urgences » : SDF, migrants, toxicos, femmes victimes de violences. Certains dispositifs sont faits pour faire circuler les personnes. Celles-ci y entrent, effectuent leurs démarches et ressortent pour une petite marche en avant dans le soi-disant building social de la réussite.

Gros problème concernant ces petites urgences : la sclérose, l’embolisation, la thrombose. Alors comme tout bon angiologue/phlébologue/rhumatologue et autres, l’Etat veut fluidifier à tout prix. Il faut que ça circule ! Les places sont rares et la queue s’allonge au 115. « Ils » – financeurs, services de l’Etat, autorités de tutelle – créent des SAS, dispositifs temporaires afin d’y transvaser les personnes hébergées dans un dispositif pérenne mais ne devant plus y être (des réfugiés qui stagnent dans des HUDA et des CADA). Les agents de l’Etat peuvent faire sortir d’un centre d’urgence, des dizaines de personnes en 48h, une semaine maximum, sans leur demander leur avis, pour les transférer dans ces fameux SAS, ou au mieux (ou pire) dans un hôtel payé par le SIAO. En revenant dans un an dans cet hôtel, vous aurez beaucoup de chances d’y retrouver les mêmes personnes.

Idem pour les squats et camps de migrants qui s’organisent durant des mois, le temps d’accumuler les rejetés de l’Europe… Chaque jour vous pourrez passer devant et rien ne se passe, quelques bribes dans la presse, des collectifs militants et citoyens qui s’activent tels des fourmis pour distribuer repas chauds, vêtements, médicaments, un brin de causette…  Le temps passe. Et d’un coup d’un seul, c’est l’emballement. Tous les acteurs des politiques publiques sonnent le clairon de l’urgence, des cars de CRS déboulent, des cordons de sécurité et des bus dans lesquels il faut monter pour obtenir une place au chaud pour les soirs suivants.

L’Etat finance les associations gestionnaires pour gérer ses petites « urgences », et en retour demande des comptes. Rien de dramatique ni de moralement condamnable. C’est donc normal !

Ce qui n’est pas normal, c’est de ne pas agir en temps réel. Faut-il continuer à la gestion au coup par coup, d’à-coups en à-coups ? Ou faut-il avoir une gestion organisée et multipolaire et multiaxes, afin de résorber directement le problème sans pansements ; pour proposer une solution pérenne, vide de tensions.

L’urgence n’est pas une explosion imprévisible. Manque d’anticipation, de projection, de planification, elle a des sources comme la bonne eau. Il y a un itinéraire de l’urgence, un ruissellement…

En attendant, il faut retourner vers les résidents qui ont des troubles psys et des professionnels de terrain avec trop peu de ressources… aux déboutés de tant d’espérances… aux participations aux frais d’hébergement… aux incasables… aux sans solutions… aux équipes réduites pour toujours plus d’activité… et toujours plus d’urgence qui s’amoncelle. C’est donc normal ?

2 – Ponctuations [par Saul Karsz]

Multiples dimensions des questions d’urgence en travail social. A commencer par leur définition, soit les conditions auxquelles des situations doivent répondre pour être traitées en termes d’urgence. Les urgences supposent une appréciation explicite et implicite, des critères qu’il importe de repérer. Première dimension difficile. Mais indispensable à travailler si on veut savoir à quoi s’attaquer concrètement, ce qu’il s’agit de résoudre effectivement.

Deuxième dimension. Les urgences ont des protagonistes, soit des sujets humains, individuels et collectifs, qui les portent mais ne les épuisent surtout pas. Car les urgences sont avant tout des situations, entendons : des conglomérats objectifs avec des causalités immédiates et médiates. Immédiates : impréparations diverses, organisation défectueuse des services, empilement de dispositifs, ressources plus qu’insuffisantes en termes de personnels et aussi de dispositifs d’analyse des pratiques. Causalités médiates : conflits armés dans les pays d’origine, conditions de vie sinon de survie mortifères, expulsions délibérées ou larvées de populations ; dans les pays d’accueil ou de transit : politiques discriminatoires. Les personnes personnellement touchées ne sont donc pas les seules à être concernées.

Les mesures prises pour accompagner les populations déplacées ne peuvent ignorer la part significative qui revient aux services, administrations et politiques locales dans la détresse de ces populations. L’affirmation aussi métaphysique que cynique « Nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde ! » cède place à la question éminemment politique et éthique : « Comment recevons-nous les petites parcelles de misère qui nous parviennent ? »

Est ainsi posée la différence – déterminante, décisive – entre travailler sur l’urgence et travailler dans l’urgence.

Impossible d’éviter les situations d’urgence qui tombent (sic !) sur les services et que leurs personnels doivent affronter : impossible d’éviter la raison d’être de ces services ! A ces services de se doter des arsenaux conceptuels (dont l’analyse des pratiques) pour aborder les situations d’urgence, pour ne pas plier à l’impression d’écrasement que ces situations comportent.

Travailler sur l’urgence qui nous est imposée n’implique pas qu’en plus il faille travailler dans l’urgence. Pourquoi se croire obligé de répondre au plus vite et sans analyse aussi argumentée que possible aux situations ? On cède alors à un « mandat social » qui n’a pas toujours les formes et les contenus qu’on lui suppose. Donnée importante car là résident nos marges de manœuvre ! Osons dire qu’il faut prendre son temps, ce qui ne relève pas forcément du temps-horloge : combiner la disponibilité subjective et la préparation théorique-clinique des professionnels. L’analyse des pratiques est essentielle à la survie des praticiens. Autant de réquisits qui permettent de ne pas en rajouter au chaos ambiant, de moins contribuer aux dégâts à venir.

La présente note est loin d’épuiser la question des urgences. Mais elle énumère des registres trop souvent délaissés et oblige à une vision dialectique d’ensemble…

 Adel Fernane et Saül Karsz – janvier 2021

La publication a un commentaire

  1. michel cazeneuve

    Bonjour
    La France est bien plus riche que ça ( 577,91 Milliards d’euros de PIB dans l’article)
    Ce chiffre correspond a peu près au Budget Prévisionnel de la France soit en dépense 591 Milliards dont 439 en recette et 152 en déficit prévisionnel .
    Quant au PIB ( indicateur cumulé richesse public et privé) dont la méthode de calcul est complexe ( et contestée ) il est d’environ 2400 M en 2019.
    Le taux d’endettement ( 120% du pib ) est lui encore plus contesté puisque il s’agit d’un taux entre un stock et un flux ce qui en économie ne correspond pas à une valeur pertinente ( c’est un panneau indicateur qui ne renseigne pas sur la direction )

    Michel Cazeneuve

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