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Dans les régimes qui se réclament de la démocratie représentative, les élections sont une occasion pour les citoyens de tenter de faire entendre quelque chose de ce qui les turlupine. Aux temps du néolibéralisme triomphant, la chose en question concerne la difficile survie quotidienne et les fins de mois improbables de larges couches de la population – expérience à la fois angoissante, récurrente et sans guère de perspectives. Le contraste entre l’accumulation vertigineuse des richesses par certains et la pénurie, voire la paupérisation croissante, de larges secteurs apparait de moins en moins normal. C’est là une composante portée par le vote Front National.

Cependant, réduire les soucis citoyens à ces seuls déboires économiques relève d’un point de vue de bobo spiritualiste, lequel, sa survie personnelle et tribale étant bel et bien assurée, se désole du matérialisme des classes populaires et autres travailleurs pauvres. Les élites, détachements avancés des couches sociales dominantes, ont tendance à s’étonner des difficultés de sublimation des classes populaires, de leur contribution peu enthousiaste à la construction d’une certaine Europe et au dumping social que cela requiert… Or la perte de confiance dans ces élites est un des ingrédients de la situation française et européenne contemporaine. Nombre de gens trouvent de plus en plus intolérable le mépris ostentatoire et les verbiages étonnamment creux qu’on leur assène : ils sont pris dans une manière de déchéance existentielle. Encore une composante du vote Front National.

Les soucis économistes n’étant pas économicistes, c’est-à-dire exclusivement économiques, ils mobilisent aussi des déceptions majeures, des demandes de reconnaissance, des attentes de purification tous azimuts, des nostalgies de bonheurs et de gloires passablement imaginaires, des perceptions acariâtres des institutions et de soi-même – craquellement des consensus officiels qui sonne l’hallali du politiquement correct. Ce triomphe électoral dit la protestation envers le monde tel qu’il va, l’espérance (sic) que les choses changent – on ne sait pas comment, ni dans quelle direction.

Entre alors en scène, sous des habits rapiécés, le fond traditionnaliste, conservateur, homophobe, anti-immigrant, intégriste, « Manif pour tous », jamais disparu en Europe, ni en France. Nouvelle composante du dit vote. Ou plutôt, le ciment, le lien qui tient les composantes ensemble. S’y dévoile l’enjeu des nouvelles élites d’extrême droite : perpétuer ce qui existe en désignant des têtes-de-turc (sic) coupables des ankyloses actuelles, déplacer quelques curseurs sans nullement transformer l’ordre des choses, bref arracher sa part du gâteau, s’installer durablement à la table des grands.

Conclusion : il s’agit d’un phénomène réel, par définition complexe. Incompréhensible si le schéma « gauche-droite » ne sert qu’à recycler le binôme «bon-méchant ». Car ce phénomène oblige à réviser profondément ce que droite et surtout gauche veulent précisément dire. Révision individuelle et collective, à la fois politique, idéologique, culturelle, professionnelle, éthique, personnelle : voilà le grand mérite de ce triomphe électoral que gauche et droite ont, chacune à sa manière et les deux ensemble, même sans le savoir, recherché, sinon encouragé. Le Front National a gagné parce que la gauche, les gauches ont perdu : pas que quantitativement. Qui-quoi triomphe avec le Front National ? Rien de moins que le retour de certains refoulés bien consistants ! Une manière de refondation s’avère aujourd’hui indispensable – laquelle n’est pas un acte ponctuel, mais un long processus semé d’embuches. Il y a du pain sur la planche. Mais celle-ci reste parfaitement savonneuse…

Saül KARSZ – juin 2014

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