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Le 30 octobre dernier, la mise en place d’un nouveau confinement annonce, pour une partie des salariés du tertiaire, le retour de la vie de bureau… à la maison. Certes, l’expérience n’est plus nouvelle mais elle se pare malgré tout d’un caractère inédit : le maintien des enfants dans les écoles et les collèges associé au soutien technique proposé par les commerces spécialisés en informatique augurent cette fois un travail à domicile probablement moins entravé.

Largement encouragée par les pouvoirs publics, cette nouvelle vague de télétravail semble alors n’offrir que des avantages : plus souple, plus efficace, plus écologique, plus adaptée aux exigences de la vie familiale… Même l’open-space et sa supposée émulation se voient accusés d’être trop oppressants et dérangeants pour des salariés qui lui préfèreraient l’intimité d’un travail chez soi. En quelques mois, le télétravail serait donc devenu une libération. Ainsi soit-il ? Que masque cet empressement plus ou moins discret à présenter le télétravail comme la meilleure option professionnelle possible, pour aujourd’hui et surtout pour demain ?

La gestion néolibérale de la pandémie mondiale a donné une nouvelle vigueur au capitalisme numérique. Peu importe si la rhétorique écarte celles et ceux qui livrent, vendent, soignent, sont convoqués en usine :  à chaque nouvel encodage du réel son illusion restrictive.

Condition dialectique du projet expansionniste néolibéralsavoir se réinventer tout en veillant au maintien des conditions qui lui sont favorables. Pour mener à bien ce nouveau tour de force idéologique, l’atomisation des travailleurs et l’érosion de la vie privée que porte en lui le télétravail sont passées au filtre de l’édulcoration : le travail à domicile est forcément le prolongement naturel de l’épanouissement personnel déjà promis aux salariés dans l’entreprise. Restent sous silence les performances appliquées à soi-même (quoi de mieux que chaque salarié réduit à être son propre censeur ?), le contournement des organisations représentatives des salariés, la pression à la compétition, le transfert sur chaque personne du développement de l’image de l’entreprise. Dans le capitalisme numérique, dans ses rêves d’illimitation et de contrôle, le télétravail a bien une place de choix.

Reste à savoir désormais comment chacun exercera la parcelle de résistance et d’innovation qu’il détient, condition première pour ne pas céder aux procédures de captation tissées par les régimes d’évidence. Face aux enjeux inédits en cours, les organisations syndicales auront leurs mots à dire et, par-dessus tout, leurs voix à faire entendre. Dans les négociations entre partenaires sociaux, s’entrelacent déjà la recherche d’un cadre de référence (côté syndicats) et l’invitation à la souplesse (côté patronat). Il serait judicieux que s’invite également une réflexion sur la dialectique à préserver (et à encourager) entre auto-organisation et intelligence collective.

Au final, le traitement hégémonique du télétravail auquel nous assistons ne doit en rien masquer le caractère politique du débat qui peine à se tenir, mais qui doit exister. Parce que le travail reste « la condition indispensable de l’existence de l’homme, une nécessité éternelle, le médiateur de nos échanges organiques avec la nature[1] », le télétravail doit être inlassablement interrogé. Défi de taille afin que l’épanouissement personnel tant affiché ne vire à l’évanouissement personnel tant pratiqué.

[1] Karl Marx, Le Capital (1867), in Œuvres Économie I, Paris : La Pléiade, 1963, p.570.

Sébastien Delpech – janvier 2021

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