Subtile création pour une saine interpellation

120 battements par minute (film de Robin Campillo – août 2017) nous plonge dans les premiers temps de l’association Act-Up, organisation militante des années 90 issue de la communauté homosexuelle. Ce mouvement émerge une décennie après l’apparition du sida. Ne disposant pas des réseaux sociaux ni des moyens de télécommunication modernes, Act-Up mène des actions « chocs » pour alerter les médias et faire pression sur les organisations gouvernementales et médicales. La colère des jeunes militants vise à percer le voile d’indifférence qui entoure la maladie. A l’époque, celle-ci est d’abord dépistée chez des homosexuels, des toxicomanes, des prostituées, autant de catégories qui mobilisent peu la compassion généralisée.

Ancien militant d’Act-Up, le réalisateur Robin Campillo sait de quoi il parle. Son scénario nous introduit au cœur de l’association et de ses légitimes revendications. Le film rend compte des assemblées générales, des débats contradictoires et démocratiques qui s’y expriment avec une pertinence certaine et une impertinence revendiquée. Il montre les opérations spectaculaires et les provocations mises en œuvre valant souvent accusation de trouble à l’ordre public : irruptions dans des ministères, enchaînements collectifs dans des laboratoires, projections de faux sang dans les bureaux, interventions intempestives dans des lycées… Act-Up est une organisation explicitement subversive.

Le film rend hommage à ces jeunes militants, malades et non malades, pour leurs disponibilités et leurs prises de risques, leur audace et leur lutte acharnée pour la prévention, le développement et la distribution de traitements contre le VIH. Vie et mort, amour et deuil, humour et drame traversent ce long métrage, nous remémorant les ravages de cette terrible pandémie. A ce jour, le Sida a décimé plus de 36 millions de personnes dans le monde. A peu près autant vivraient aujourd’hui avec le VIH [chiffres OMS].

Impossible de ne pas être touché par l’élan subjectif et politique de ces jeunes militants au service d’un combat perdu d’avance pour beaucoup d’entre eux : « Nous, femmes et hommes, militants, séropositifs, séronégatifs, hétéro, homo, bi, trans… c’est avec notre corps que nous militons. Nos corps abîmés, pour certains, nos corps blessés, nos corps mis en avant dans l’action publique, nos corps rassemblés par les manifestations, les rassemblements et toutes nos réunions ; c’est à travers nos corps et l’image de celui-ci mis en scène que réside notre force. Nos corps qui nous échappent parfois, de malades en survie précaire jusqu’en 1995, nous sommes devenus des survivants marqués par les effets secondaires des traitements. Dans cette société de la performance, nous tenons tête grâce à de multiples artifices, des parades que nous mettons en place car nous n’abdiquerons jamais. C’est parce que le sida affecte notre corps et celui de nos amis que nous sommes entrés à Act-Up et que nous y militons ; c’est en mettant en jeu notre corps que nous avons inventé et produisons une autre politique de lutte contre le sida [archive Act-Up]. Entre luttes collectives contre les lobbyings pharmaceutiques et batailles singulières contre la maladie, le militantisme de ces jeunes gens visait aussi à accumuler des savoirs d’expertise sur la maladie et les traitements afin d’être des interlocuteurs de premier plan.

Il est heureux que ce film soit récompensé [grand prix du jury au festival de Cannes]. Non seulement parce qu’il est une œuvre subtile, proposant une réflexion sur l’amour, le sexe, la maladie, la mort, à distance du consensus larmoyant et/ou du pathos obscène. Mais aussi parce que le scénario réveille avec force le souvenir d’une époque probablement enfouie, voire oubliée, pour une grande partie d’entre nous : celle des « années sida ». Une autre interpellation s’y fait jour : en nous remémorant les combats offensifs menés par Act-Up, Robin Campillo nous invite à nous interroger sur les actions militantes qui se pratiquent aujourd’hui, probablement moins actives et déterminées. Il est vrai qu’en la matière, l’affirmation de convictions idéologiques et politiques est moins audible que l’indignation morale, la doléance envers les temps présents et la dénonciation défensive. Ce film nous interroge donc aussi sur nos manières contemporaines de militer, voire de nous résigner.

 Jean-Jacques Bonhomme – Octobre 2017

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