Chercher l’homme ou la femme derrière l’écrivain

Marguerite Yourcenar, Essais et mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1991.

Le lecteur curieux de rencontrer la femme derrière l’écrivain Marguerite Yourcenar peut s’intéresser à ses Mémoires, encore qu’elle n’y parle pas directement d’elle. Aussi un lecteur perspicace finira-t-il par se pencher sur ses Essais dont le plan a été ébauché par M. Yourcenar dès l’édition de ses Œuvres romanesques dans la Pléiade en 1982. De façon surprenante et inaccoutumée, l’édition de ses œuvres complètes n’y obéit pas aux règles habituelles de la collection : pas de notes, aucun appareil critique et une biographie écrite par l’auteur elle-même.

Pour trouver la voix de M. Yourcenar, la lecture de ses essais, plutôt que de ses romans, peut néanmoins s’avérer fructueuse. La voix réelle de la femme, née en 1903, est emprunte, dans les enregistrements radiophoniques et télévisuels de l’INA, d’une distinction qui a pu passer pour de la condescendance auprès de certains auditeurs. Pour mieux entrevoir M. Yourcenar, mieux vaut aller chercher dans ses idées et dans sa manière de les exprimer.

Avec Sous bénéfice d’inventaire, revu et publié en 1978 alors qu’il a été écrit en 1962, M. Yourcenar donne la méthode qui a présidé à sa lecture des 28 portraits d’empereurs de l’« Histoire auguste ». Le nous générique qu’elle emploie renvoie à la personne de l’écrivain qui écrit.

Mais cette poésie, c’est nous qui l’extrayons, comme c’est nous qui trouvons dans la mention du jeune et blond Barbare Maximin se détachant insolemment du gros des troupes un jour de revue, et caracolant sous les yeux de l’empereur, une scène à la Tolstoï, une odeur de sueur et de buffleterie, un bruit de sabots foulant la terre par un matin d’il y a seize siècles.

En effet, sans l’intervention de l’écrivain, telle scène passerait inaperçue et ne prendrait pas le relief du vivant qu’elle acquiert dans le récit qu’en fait M. Yourcenar. Dans un autre chapitre, à propos du château de Chenonceaux, qui fut surtout une demeure de femmes, elle dresse un beau tableau historique, avec quelques portraits dont celui de Diane de Poitiers, qui reçoit le château à 48 ans du roi Henri II. Or, La froide Diane avait des roueries de notaire malhonnête et un tempérament avare. La façon dont M. Yourcenar dépeint le duel entre Catherine de Médicis et la maîtresse du roi renseigne sur la finesse de son observation de l’humain, bien loin de ce qui a été parfois dit de l’écrivain dépeinte comme une femme éloignée des contingences du cœur.

Entre arts et histoire, M. Yourcenar aime montrer en Agrippa d’Aubigné, auteur des neuf mille vers des Tragiques, un homme du XVIème siècle et en Piranèse un digne représentant du XVIIIème ; elle rappelle que, parmi ses mille planches de Rome, un tiers au moins des monuments dessinés ont disparu depuis lors, au point qu’il aura modifié, par son influence, la ruine elle-même, associée pour longtemps à la ville de Rome. Mais là encore, l’antique, domaine de prédilection de M. Yourcenar, n’est pas loin.

Le portrait de Selma Lagerlöf, auteur du Merveilleux voyage de Nils Holgersson, un chef d’œuvre né à peu près en même temps que celui de Kipling, Le Livre de la Jungle, est l’occasion de réflexions pertinentes sur la vieillesse de l’écrivain.

Tout est danger pour l’écrivain qui vieillit (l’écrivain jeune ne court pas moins de risques, mais des risques différents). L’obscurité et la solitude sont dangereuses ; la popularité l’est aussi. Il est dangereux de s’enfoncer sans retour dans son monde intérieur ; également dangereux de se dissiper en travaux et occupations d’un autre ordre. Selma comblée d’honneurs était peut-être moins libre qu’institutrice à Landskrona.

Au Japon, M. Yourcenar s’intéresse à l’écrivain et à l’homme Yukio Mishima. La distinction importe puisque qu’elle sera l’occasion d’une longue réflexion sur l’incidence de la personnalité de l’écrivain sur la vie de ses personnages, et inversement. A ce propos, elle prévient, dans l’essai Mishima ou la Vison du vide, en 1980 :

Nous tendons tous à tenir compte, non seulement de l’écrivain, qui, par définition, s’exprime dans ses livres, mais encore de l’individu, toujours forcément épars, contradictoire et changeant, caché ici et visible là, et, enfin, surtout peut-être, du personnage, cette ombre ou ce reflet que parfois l’individu lui-même (c’est le cas pour Mishima) contribue à projeter par défense ou par bravade, mais en deçà et au-delà desquels l’homme réel a vécu et est mort dans ce secret impénétrable qui est celui de la vie.

L’affirmation vaudrait pour M. Yourcenar elle-même que l’on peut chercher dans Hadrien et son rapport à la mort, dans Zénon épris de sa liberté ou dans Nathanaël, le héros d’Un Homme obscur, son roman testament dans lequel elle a sans doute mis beaucoup d’elle-même, des origines dans les brouillards des Flandres, à la prise de conscience des menaces qui pèsent sur la nature et à l’affirmation de la liberté d’aller et venir comme bien souverain à protéger.

Dans la façon dont M. Yourcenar observe Mishima, on apprend que l’écrivain recrée un monde ou une société à partir de son amour ou de son attirance pour un personnage ; le narrateur de Proust exprime d’abord sa soif d’une société aristocratique par sa fixation romanesque sur Mme de Guermantes ; de même, Mishima apprend le Japon ancien grâce à sa grand-mère. Mais comment trouver le vrai Mishima derrière le personnage qu’il a construit ? Même son suicide, le traditionnel seppuku protestataire, l’éventrement suivi immédiatement de décapitation par le sabre quand la présence d’un second le permet, cache la personne derrière le personnage.

Yourcenar s’arrête sur la dernière image, celle qui a rarement été reproduite, des deux têtes de Mishima et de son second roulant sur le tapis du bureau du général ; elle mesure ce qui s’est arrêté dans ces deux cerveaux avec la vie ; elle tente de cerner le temps qui n’est plus dans ces têtes qui sont encore ; dans les yeux, elle ne perçoit rien des protestations politiques, aucun concept ni symbole qui ait survécu. Ces têtes se réduisent à deux objets bientôt réduits en cendres une fois passés par le feu, deux épaves emportées par la mer finalement. Le lecteur est-il parvenu à connaître Mishima ? Comme M. Yourcenar l’a écrit de la mort de Zénon, pour clore L’Œuvre au Noir, « c’est aussi loin que l’on peut aller dans la fin de Mishima».

Dans Le Temps, ce grand sculpteur (1983), M. Yourcenar tente de recréer l’aube du VIIème siècle et le passage des dieux à un Dieu dans le Northumberland, en Angleterre. Elle retrace le parcours suivi par les paroles d’un noble d’abord en latin, puis en anglais de l’époque proche de l’ancien islandais. Son rapport à l’évolution des langues et de la parole s’y exprime :

Si je prends la peine de noter ces chassés-croisés linguistiques, c’est que trop peu de gens se rendent compte à quel point la parole humaine nous arrive du passé par relais successifs, cahin-caha, pourrie de malentendus, rongée d’omissions et incrustée d’ajouts […]

Avec le chapitre intitulé « Ton et langage dans le roman historique », le lecteur croit cerner de plus près l’art de l’écrivain. M. Yourcenar fait remarquer que rien ne nous reste des voix avant le XIXème siècle. Rien, ou presque rien, ne nous reste de ces inflexions, de ces quarts de ton ou de ces demi-sourires parlés qui pourtant changent tout. L’écrivain montre comment elle a puisé dans les chroniques de l’époque pour restituer le ton de l’empereur des Mémoires d’Hadrien dans sa dignité, cet idéal de l’homme de l’Antiquité, car le langage des personnages peut les trahir tout entiers. Pour L’Œuvre au Noir, Shakespeare et quelques élisabéthains donnent le ton saisissant des échanges oraux du XVIème siècle, la verdeur et la brusquerie du parler commun se trouve dans Luther, alors que le Journal de Dürer ou les Cahiers de Léonard n’étaient écrits que pour soi. Cette langue intérieure peut soutenir le parler des personnages mais en situation équivalente.

C’est à partir de 1550 que le français peut s’entendre encore aujourd’hui, avec des modifications certes. Comme chez les peintres de la Renaissance dans les écoles du Nord, les objets choisis y forment un tout avec le personnage représenté ; ils acquièrent ainsi, avec les mots qui les désignent, une sorte de vie inquiétante. Aussi l’écrivain choisit-elle minutieusement les objets parmi des centaines qui caractériseront le personnage et la langue de Zénon, faite de formations successives : du flamand de la rue au français parlé chez les siens, déjà une langue de culture, ou à l’allemand, l’italien, l’espagnol et même l’arabe qui lui disputent la place, quand le latin ne lui remonte pas aux lèvres.

En pèlerin et en étranger rassemble des écrits de voyage repris dans les années 80 en vue de leur publication ; d’abord la Grèce et la Sicile puis une église d’Innsbruck lui fournit l’occasion d’évoquer le temps des chevaliers et le rapport qu’entretient l’écrivain avec l’histoire.

Qu’eussent fait les hommes, grands dieux, pendant trois mille ans d’histoire, s’ils n’avaient eu leurs sens, pour jouir de la vie et leur cerveau pour la compliquer ?

Avec quelle foi, jadis, je me précipitai dans les musées, les palais, les églises, partout où surnagent un peu de ces épaves de l’homme. Je croyais possible de retrouver dans des portraits, des documents, sur des objets tièdes encore de l’imposition des mains, les traces de ce fluide que nous avons appelé l’âme : mais connaître les vivants m’a désabusée des morts.

 Yourcenar reconnait que le voyage, comme la lecture, l’amour ou le malheur, nous offre de belles confrontations avec nous-mêmes ; de plus, la vie ne peut qu’augmenter toujours plus la connaissance du monde. L’écrivain déplore néanmoins que le temps de mettre à profit la vie soit vraiment très limité, et, si un peuple qui manque sa vie a des siècles pour se refaire, nous n’avons hélas qu’une seule vie. […] j’éprouverais sûrement le sentiment d’avoir perdu la mienne, si je cessais un seul jour de contempler l’univers, ajoute-t-elle ; sa devise de toute une vie.

Parmi ses errances, en 1937, M. Yourcenar rend visite à Virginia Woolf en vue de traduire son roman Les Vagues. Elle en rend compte dans le chapitre « Une femme étincelante et timide » qui fait l’éloge de l’érudition aisée de la romancière et de son sens amical de la vie journalière. Elle y ajoute les qualités de l’écriture : le sens de l’harmonie des proportions, la lucidité jusque dans la grâce et l’art de transfigurer la réalité. Il faut avoir beaucoup lu et travaillé pour caractériser avec autant de pertinence le Temps-Atmosphère qui gonfle les feuillets des livres de Mrs Woolf. Dans le salon seulement éclairé par les lueurs d’un feu de cheminée, M. Yourcenar saisit en peintre de l’école du Nord le clair-obscur dans lequel se déroule sa rencontre avec celle qu’elle considère comme l’une des quatre ou cinq virtuoses de la langue anglaise.

Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? C’est à cette réflexion de Zénon dans L’Œuvre au Noir que M. Yourcenar emprunte le titre de son dernier essai, Le Tour de la prison, qui devait être composé des récits de voyages avant 1983 ; deux ans plus tard, elle ajoute que ses séjours en Alaska, en Californie, en Egypte, en Thaïlande, au Kenya et celui projeté en Inde, seraient inclus à l’ouvrage. Mais s’il reste quelques images de ces voyages en compagnie du photographe Jerry Wilson, de 1983 à 1987, M. Yourcenar s’est surtout employée pendant ce laps de temps à la rédaction du dernier tome du Labyrinthe du monde, le titre d’ensemble de ses mémoires. La fatigue et la maladie ont empêché le développement du livre initialement prévu, de récits de voyages. Le charme des croisières sur un navire, la traversée d’ouest en est du Canada, ou Tokyo atomisé avant la lettre, y sont bien présents cependant et suffisent pour témoigner auprès du lecteur de l’œil de l’écrivain voyageur.

Avec Les Songes et les Sorts, repris par l’éditeur en 1991, M. Yourcenar annonçait, dans la préface de1938, avoir été suivie toute sa vie nocturne par une douzaine de songes susceptibles de variations infinies.

Ce qui m’importe, […], c’est la frappe d’un destin individuel imposée au métal du songe, l’alliage inimitable que constituent ces mêmes éléments psychologiques ou sensuels quand un rêveur les associe selon les lois d’une chimie qui lui est propre, les charge de significations d’un destin qui ne sera qu’une fois.

Selon elle, l’âge mûr et la vieillesse sont responsables de leurs rêves, bien que l’ouvrage reprenne essentiellement les rêves de la période de jeunesse de l’écrivain trentenaire. Pour leur édition posthume, elle a listé les fragments de faits réels qui restent de sa vie, un catalogue émouvant où cohabitent les séparations douloureuses et les menus événements du quotidien. Quand elle confronte l’intensité magique de ces fragments et les visions entrevues dans les songes, l’écrivain conclut :

Ma raison seule m’empêche de confondre les deux ordres de phénomènes, mais cette même raison me conseille peut-être de les rapprocher, de les placer les uns comme les autres sur un plan qui est sans doute celui de l’unique réalité.

 Le récit de ses rêves rejoint certains motifs récurrents de l’œuvre romanesque, lui emprunte ses couleurs et parfois des scènes identiques développées en songe et dans un roman. L’intensité magique qu’elles procurent au lecteur puise bien dans les deux mondes.

aucun moment, M. Yourcenar ne place l’écrivain, ni elle-même a fortiori, dans une posture d’exception en tout ce qui concerne l’humain. A travers l’histoire, qui la passionne très tôt, et les voyages qui ont été un mode de vie pour elle, elle ne cessera de chercher dans ses romans, ses essais et ses mémoires, ce qui agite l’âme des hommes, de tout temps, établissant une communauté de sensations, de sentiments et de destins entre des humains d’époques éloignées, dans des lieux à l’histoire différente. En cohérence avec cette quête, un engagement permanent pour sauvegarder des espaces encore protégés de la planète l’ont amenée à prendre des positions politiques affirmées. Ceux qui ont pu dénigrer une telle personnalité non conformiste dans sa vie publique et privée ne l’auront pas lue, assurément.

Brigitte Riera – avril 2021

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