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Petite nature : expression française à connotation péjorative, indiquant une faible constitution physique, une personne fragile, à qui la force fait défaut.

Johnny est un jeune garçon, à l’allure androgyne, vivant avec sa mère, son frère et sa sœur, dans l’est prolétarien de la France. A première vue, la petite nature c’est lui. Élève peu loquace, jeune de banlieue peu enclin à l’affrontement physique (sa mère lui martelant qu’il se doit de devenir fort et ne pas se laisser faire), les premières minutes du film laissent supposer, titre aidant, un garçon malmené, fragile. Impression qui repose sur des archétypes qui existent largement au-delà du cinéma, quant à la présumée innocence et fragilité de l’enfance – qui plus est évoluant au sein de dynamiques éducatives qui correspondent peu aux guides de bonne parentalité : mère peu présente au domicile, père absent, enfants qui assurent eux-mêmes leur intendance quotidienne (se nourrir, se laver, s’habiller, se rendre à l’école), précarité économique… Le film pose néanmoins un regard subtil et nuancé sur ces éléments, qu’il ne s’empresse pas de considérer comme des failles, carences ou autres dysfonctionnements. Les modèles éducatifs auxquels semble se référer cette mère ne sont pas sans insuffler, à leur manière, des opportunités en matière de liberté à ses enfants, et permettre au personnage principal de se forger ses propres outils pour se repérer dans le monde.

C’est donc le postulat de fragilité du personnage que le film interroge : Johnny est-il, vraiment, uniquement, une petite nature ? Si fragilité il y a, dans ce film, peut-être ne loge-t-elle pas là où on le pense. Car la force du désir de cet enfant va interroger la solidité de certaines représentations, les places occupées par les supposés adultes autour de lui (mère, prof, femme du prof, directrice…).

Lors d’une scène clef du film, c’est le désir charnel de Johnny qui viendra jeter le trouble sur les contours de ce qui est acceptable ou non, dans le champ plus ou moins normé de la sexualité entre un adulte et un enfant. Avant d’être violemment rappelé à l’ordre (interpellé en sujet mal désirant) par certaines idéologies sexuelles ici incarnées par son professeur, la scène va laisser cheminer, sans les juger, les hésitations initiales de l’expression d’un émoi, vers un érotisme et une lascivité ouvertement assumée par ce jeune. Le (pas si) simple fait de laisser s’exprimer ce trouble, dans cette touchante maladresse, constitue un réel parti pris artistique et idéologique, à propos de la force, l’authenticité du désir de ce jeune, ici réellement pris au sérieux.

Johnny bouscule les cadres et les places, et interroge les déterminismes à l’œuvre (“Maman, je ne veux pas avoir un boulot de merde comme toi”, exprime-t-il à sa mère, avec calme, lucidité), et c’est probablement là sa force. Cette opiniâtreté pourrait bien s’avérer un point d’appui dans son existence, qu’il ne faudrait surtout pas abîmer.

Sébastien Bertho – mars 2022

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