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AlthusserEntre 1960 et 1980, le philosophe Louis Althusser produit de nombreux travaux visant à refonder la pensée de Marx et à étayer sa pertinence dans l’ensemble des sciences sociales et humaines. Dans cette entreprise, l’analyse de la question de l’idéologie est déterminante. Un texte fondamental, probablement le plus célèbre, « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat » rend compte de cette élaboration [*]. Dans ce travail, Althusser propose une définition matérialiste de l’idéologie, distinguant d’une part l’Idéologie au singulier, en tant que structure de toute société, d’autre part des configurations idéologiques plurielles (idéologies religieuses, familiales, syndicales, scolaires…) spécifiques de différentes époques et couches sociales. Une analogie peut être tentée ici avec la psychanalyse qui distingue la logique de l’Inconscient et celle des formations de l’inconscient. Althusser qualifie les idéologies plurielles de matérielles pour souligner qu’elles ne sont pas idéelles et moins encore spirituelles car elles existent au sein d’appareils publics et privés (école, famille, travail social…), prescrivent des pratiques matérielles (apprendre à l’école, chercher du travail, élever ses enfants…), elles-mêmes réglées par des rituels tout aussi matériels (lever le doigt, obéir aux consignes, dire merci …). Idéologies et Appareils Idéologiques d’Etat contribuent – à la fois singulièrement et collectivement – à la reproduction des idéologies dominantes et des rapports sociaux de classe. Eléments majeurs de ce qu’on appelle le lien social.

De ces « Notes pour une recherche », Althusser recommandait une lecture « vigilante » et « indulgente » vis-à-vis des erreurs inexorables qu’il ne pouvait pas ne pas commettre mais aussi des inventions qu’il s’efforçait d’étayer. Il s’est risqué à penser la question princeps du processus d’assujettissement, soit de l’interpellation-fabrication de l’individu en sujet – indissociablement social et psychique, extérieur et intime. Cette thèse lui permettra de caractériser l’idéologie comme une « représentation du rapport imaginaire aux conditions réelles d’existence ».

Ce philosophe a ouvert des voies précieuses, fait rupture avec des problématisations antérieures (y compris au sein du marxisme), laissé des points aveugles… Il y a un avant et un après Althusser tout comme il y a un avant et un après Lacan. Mais le sort historique et théorique des travaux de ces deux grands penseurs – qui se sont côtoyés et sur certains points réciproquement inspirés – n’est aucunement le même. Autant le génie de Lacan est toujours omniprésent, même si on va jusqu’à lui imputer des élaborations qu’il n’a jamais commises, autant celui d’Althusser paraît depuis plusieurs décennies injustement oublié, nié, enterré. C’est pourtant « le premier et l’unique marxiste de haut vol que la France ait produit dans toute son histoire » [Emilio de Ipola] qui en France, Italie, Espagne, Etats-Unis, Angleterre, Canada, Amérique latine et de nombreux autres pays a captivé et irrigué le débat philosophique, social et politique. Sa fin de vie tragique, le triomphe presque mondialisé du néolibéralisme, la disparition quasi générale du marxisme expliquent probablement le dépérissement prêté à son œuvre.

Ce dépérissement est-il rédhibitoire ? Pas sûr ! Depuis une dizaine d’années, de nombreux auteurs et non des moindres reprennent tout ou partie des travaux du philosophe. Des études lui sont consacrées, en particulier sur la thèse de l’interpellation en sujet. De nouvelles polémiques et controverses mais aussi des alliances fructueuses se font jour [**].

Regain d’intérêt d’autant plus réjouissant que Louis Althusser est l’une des figures incontournables des orientations forgées à Pratiques Sociales. Depuis de nombreuses années, en effet, Saül Karsz tente de refonder à son tour la logique de l’idéologie. Le « nœud idéologie et inconscient » est le moteur d’élaborations tout à fait fructueuses pour penser cette complexité du réel économique, politique, idéologique et psychique au-delà et en deçà des découpages disciplinaires et ou/de leurs agencements. Ces perspectives théoriques sont aussi des voies pour agir avec davantage de lucidité. La clinique transdisciplinaire investie à Pratiques Sociales en est l’exemple concret.

Bibliographie

[*] Article publié dans la revue « La Pensée » (1970), réédité dans l’ouvrage « Positions » (Editions Sociales, 1976), puis dans un ouvrage posthume « Sur la reproduction » (Actuel Marx, Presses Universitaires de France, 1995). On le trouve également sur internet.

[**] Judith Butler « La vie psychique du pouvoir » (Editions Léo Scheer, 2002) ; Franck Fischbach, « Les sujets marchent tout seuls… Althusser et l’interpellation » in « Althusser une lecture de Marx » (coordonné par Jean-Claude Bourdin, débats PUF, 2008) ; Pascale Gillot « Althusser et la psychanalyse » (philosophies PUF, 2009). Réédition de « Sur la reproduction » de Louis Althusser, (Actuel Marx Confrontation, PUF 2011) ; Emilio de Ipola « Althusser l’adieu infini » (pratiques théoriques PUF, 2012) ; Pierre Macherey « Le sujet des normes » (Paris, éditions Amsterdam, 2012). Deux textes inédits d’Althusser établis par G.M Goshgarian « Initiation à la philosophie pour les non philosophes » et « Etre marxiste en philosophie » (PUF 2014 et 2015).

Jean-Jacques Bonhomme – juin 2015

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