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Plus que jamais, la famille est au centre d’un déferlement vaste et ramifié de déclarations, rumeurs, événements divers, sur fond de mutations souhaitées et de résistances farouches. L’éternité des modèles traditionnels de famille semble de moins en moins assurée. Accroissement régulier du nombre de divorces, invention de modalités inédites du vivre-ensemble quoique pas forcément sous le même toit, du « mariage pour tous » à la « manif pour tous » sans oublier le rapport enterré sur la nécessaire évolution de la filiation commandé à la sociologue Irène Théry par une ministre non reconduite dans le gouvernement actuel…, la liste – déjà longue et consistante – devrait continuer de s’allonger encore !

Qu’en déduire ? Ce sont là des prises de position, explicitement engagées, nullement neutres. Caractéristiques paradoxales dans la mesure où ces positions portent sur des domaines qu’on tient souvent pour domestiques et intimes. Or, que des points de vue opposés se confrontent et que des perspectives exclusives se combattent, rappelle bien que les affaires familiales ne se cantonnent pas à la seule sphère privée. La filiation mobilise le droit et les appareils d’Etat, des doctrines morales et religieuses, des conceptions sur les sexualités réputées normales et d’autres qui ne le seraient pas, ou plus, ou pas encore. La vie de famille met en œuvre des modélisations implicites et explicites dont les familles n’ont pas la maitrise complète : c’est ce que ciblent les services sociaux et judiciaires… Bref, tous les ingrédients sont là qui concourent à faire des affaires familiales des affaires surdéterminées : les enjeux s’avèrent indissociablement privés et publics, inséparablement idéologiques et psychiques. Des affaires complexes, en somme ! « Faire la part des choses » relève des regards disciplinaires (sociologie, psychologie, etc.) aussi utiles qu’éminemment partiels et passablement corporatistes. Car le fonctionnement par tranches n’est pas celui des familles réelles.

Ces enjeux n’ont rien d’un « contexte extérieur » s’arrêtant magiquement aux portes du foyer. Est en cause rien de moins qu’une condition d’existence et de fonctionnement des familles. Voire leur raison d’être ! Est également en cause l’avenir de certains modèles sociaux, la perpétuation ou le questionnement de certains référentiels moraux et religieux. Signalons, en effet, qu’aucune des positions ci-dessus ne se prononce quant à savoir si l’Etat doit ou ne doit pas se mêler des affaires familiales : question irréaliste. En revanche, chaque position répond, à sa manière, aux seules questions pertinentes : comment l’Etat, les idéologies, les politiques s’insinuent-ils – de fait – au sein des familles, et comment voudrait-on qu’ils s’y manifestent autrement ? Comment les familles interviennent-elles dans la reproduction des rapports sociaux ? Et c’est pour cela, justement, que les débats sont âpres, les crispations multiples, les oppositions abyssales. L’intimité des parents et des enfants est l’objet de cette polémique sociale, pas son objectif, son prétexte mais pas son texte. Tout compte fait, il est probable que ces enjeux-là représentent les véritables bijoux de famille…

Saül Karsz – avril 2014

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