You are currently viewing Lutte des classes : un concept à investir, réactualiser, penser

Un concept est une petite machine à produire du sens [Robert Castel], un échafaudage  épistémologique aussi rigoureux que possible, le signifiant maître d’une problématique singulière. A ce titre il n’admet aucun synonyme. Ainsi en-est-il du concept de lutte des classes.

  1. Fondation

Marx ne désigne pas par ce concept l’opposition mécanique entre deux blocs [dominants/dominés ou riches/pauvres] définitivement établis mais l’ensemble des rapports dialectiques et contradictoires entre des classes et fractions de classes au sein de chacune. C’est la lutte qui articule des classes traversées par des oppositions et confrontations mais aussi par des complicités et alliances économiques, politiques, idéologiques. Lutte permanente car les classes sont des configurations soumises à des mutations et recompositions incessantes. A son époque, Marx ciblait la bourgeoisie et le prolétariat comme deux figures emblématiques – tendanciellement unifiées – de la conflictualité sociale. La lutte des classes désigne ainsi le trait structurel des sociétés capitalistes. Cette pensée a servi de fil conducteur à de nombreux courants socialistes, communistes, anarchistes, syndicalistes. Marx en a été l’artisan obstiné tout en reconnaissant à l’historien français Augustin Thierry [1795-1856], la paternité du concept [cf «Marx, le marxisme et le père de la lutte des classes, Augustin Thierry », Jean-Numa Ducange, in revue Actuel Marx n°58, PUF, octobre 2015].

  1. Récusation

Citons le propos de Christine Lagarde, ministre du gouvernement Sarkozy, à l’Assemblée Nationale en juillet 2007 : « La lutte des classes est bien sûr une idée essentielle mais, de mon point de vue, essentielle pour les manuels d’histoire. Il faudra certainement, un jour, en étudier les aspects positifs, mais elle n’est aujourd’hui d’aucune utilité pour comprendre notre société». Probablement, pareille déclaration a fait consensus dans une bonne partie de l’opinion publique, renvoyant cette catégorie à un passé ancestral même si de temps à autre elle fait retour lors de telle ou telle manifestation. Il est vrai que bon nombre de théoriciens et politologues se sont efforcés, à partir des années 80, à s’émanciper de la pensée de Marx, non sans raisons objectives. A l’opposition bourgeoisie/prolétariat, d’autres contradictions sociétales relatives aux questions des émigrés, des femmes, des homosexuels, des chômeurs…ont été analysées, celles-ci ne pouvant plus être expliquées en termes de classes sociales. Les mutations et recompositions de la  condition ouvrière, l’existence d’une large classe moyenne, le brouillage des appartenances à telle ou telle catégorie socio-professionnelle… ont appelé de nouvelles conceptualisations : exclusion, désaffiliation, fracture sociale, inclusion sociale…La dialectique dominants/dominés a été remplacée par l’opposition inclus/exclus.

  1. Résurgence

La question des classes sociales fait retour. Un certain nombre de textes en évoquent explicitement la thématique. Entre autres, le dossier intitulé « la nouvelle luttes des classes » parue dans « Philosophie magazine » [mai 2016]. Selon les auteurs de ce dossier, la division sociale fondamentale n’est plus entre détenteurs du capital et détenteurs de la force de travail mais entre populations nomades et sédentaires : « …D’un côté, des élites économiques qui franchissent, corps et biens, les frontières et se démarquent des populations qui, souvent à l’écart des centres-villes, restent assignées à une condition sédentaire. De l’autre, les vagues de migrants pauvres qui fuient leurs pays en guerre et remettent en question nos valeurs politiques […].Plus que la lutte des classes, l’heure est sans doute venue de nous soucier de la nouvelle lutte des places » écrit le rédacteur en chef, Martin Gros. 

  1. Interrogation

Sans discuter l’escamotage de la catégorie de classe au profit de celle de place, nous lisons avec intérêt ces travaux accordés à la question des inégalités entre nomades et sédentaires, mais la thèse d’une nouvelle lutte de classes y est problématique. D’une part parce que la lutte des classes est toujours et par définition nouvelle : il y va en effet de sa perpétuation que de se commuer dans des formes relativement inédites. D’autre part, parce ce qu’il est fort hasardeux de conclure à la dissolution de l’opposition entre détenteurs du capital et prolétariat. Comme le souligne le sociologue Jean Lojkine, « La disparition dans les luttes actuelles d’un acteur central, d’un groupe inducteur, hégémonique, […] la « classe ouvrière » et de ses institutions représentatives […], ne signifie donc pas pour autant la fin de toute « lutte des classes ». La diversité des acteurs sociaux, le caractère parfois composite de « coalitions » multipolaires n’empêchent pas l’émergence d’un salariat diversifié, allié parfois à certaines professions libérales (artistes, médecins, petits entrepreneurs), qui tentent aujourd’hui, chacun à sa façon, de s’opposer aux fractions dominantes du capitalisme financier et de la technocratie d’État» [article lutte de classes, Wikipédia]. Par ailleurs, cette appellation de « nouvelle lutte de classes », supposée prendre la relève d’une « ancienne », contribue à un embrouillamini entre structure et conjoncture, entre processus permanent et figure historique.

  1. Ponctuation

Tournons-nous vers Marx et Engels : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours, soit par une transformation révolutionnaire de la société toute entière, soit par la destruction des deux classes en lutte ». [Le manifeste du parti communiste, 1847]. Qu’en déduire ? Selon Marx et Engels, aucune formation sociale ne fonctionne sans confrontations, rapports de forces, antagonismes puissants, ceux-ci pouvant, selon les époques, s’atténuer, se transformer, se recomposer. C’est pourquoi il nous paraît impossible de se passer de ce concept de luttes de classes, à la condition toutefois de le réactualiser afin de penser les différents conflits et les différentes alliances au sein des sociétés contemporaines.

Jean-Jacques Bonhomme – Septembre 2016    

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