Houellebecq, un nouveau et gentil bouc émissaire ?

Alors que jusqu’à présent Michel Houellebecq était globalement considéré comme un romancier respect(able)é, voir adulé dans certains cercles parisiens, il semblerait que son dernier ouvrage, Soumission, l’ait parachuté dans le clan des infréquentables.

Au gré d’une habileté certaine pour la polémique non dérangeante, le clapotis permet de surfer sans se retrouver le bec dans l’eau. Aussi, de temps à autres apparaît sur la scène publique un micro-événement qui, par un effort miraculeux de mauvaise foi et de lecture fortement biaisée, fait office de gentil scandale littéraire.

Eric Zemmour avait, à l’automne dernier, enflammé la rentrée avec son Suicide français, devenant ainsi le plus infréquentable (bien que très fréquenté) essayiste français. Michel Houellebecq, quant à lui, a mis en branle tout le petit monde littéraire avec son bien inoffensif Soumission. Quel fut l’objet du délit, la nature du procès d’intention dont Houellebecq fut le destinataire ? Son roman, décrit par l’auteur comme de la politique fiction, imagine une France prochainement gouvernée par le Parti des  frères musulmans. Ne manquant pas, comme à son habitude, d’user de son humour dépressif, il utilise la fiction pour esquisser une possibilité (très) romancée d’un avenir socio-politique pour la France. Cela ferait de Houellebecq le bras armé non assumé de Marine Le Pen ou le porte-drapeau des thèses du grand remplacement chères à Renaud Camus.

Aussi sec, le romancier ultra-névrosé s’est ainsi vu taxé d’islamophobie, étrange pathologie de la tolérance qu’on se garde bien de définir et qui reste trop souvent cantonné au brouillard théorique. Crime de lèse-majesté s’il en est en cette période de trouble où la laïcité comme signifiant passe-partout est mise en exergue à tour de bras et rarement définie.

Ce tragique, émouvant ou amusant (c’est selon) état de fait remet à l’ordre du jour un essayiste qui pour sa part n’a jamais porté un grand intérêt aux médias, qui, de leur côté, le lui rendaient bien. Philippe Muray a photographié ce qu’il a nommé L’empire du Bien, royaume étrange dont toute pensée contestataire aurait été chassée pour être remplacée par de menues indignations, des « zones d’indignation protégées ». « De quel droit les hautes consciences de notre temps tiennent-elles tant de discours épouvantés ? » questionnait-il dans un texte truculent dès 2003. Il avait par ailleurs dénoncé, dans ce même ouvrage, la marche en avant de la bien-pensance ambiante. « D’avoir réduit au mutisme toute opposition ne leur suffit pas ; il faut tout de même qu’ils en agitent sans cesse l’épouvantail. Dans le silence général de la lâcheté, de l’abrutissement ou de l’acquiescement, il leur faut toujours se fortifier d’attaques fantômes, de périls fantoches et de simulacres adversaires. »

Dans ce système médiatique, le développement de l’empire susnommé du Bien passe par la nomination de gentils boucs émissaires, bien propres sur eux. Aidé tantôt par une absence de lecture, tantôt par une lecture chargée de prêt-à-penser, on désigne un ouvrage comme le symbole de toutes les valeurs réactionnaires, infréquentables, dangereuses, fascistes, etc. Et le tour est joué…

Sébastien Bertho – avril 2015

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