You are currently viewing Un autre monde – Film de Stéphane Brizé, février 2022

Philippe Lemesle est patron d’une entreprise au sein d’un grand groupe industriel. Il est confronté à une demande de divorce de la part de son épouse qui lui reproche de se consacrer entièrement à son travail. Il est en passe de perdre un équilibre sur le plan familial sans pour autant en trouver un sur le plan professionnel. Dirigeant d’une société, il est exécuteur des basses besognes du groupe en répondant à une injonction qu’il ne peut plus assumer. Il rechigne à mettre en place un énième plan social qu’il juge non pertinent compte tenu de ce que vivent déjà les salariés : dépassements d’horaires, surplus de travail, ajustements coûteux en termes de sécurité.

Est mis ici en exergue le dilemme vécu par un sujet que l’on contraint à mener une action qu’il ne cautionne plus désormais. Les arguments de ses supérieurs hiérarchiques se présentent comme infaillibles : pour que le Groupe continue à vivre – c’est-à-dire à dégager des bénéfices – il faut faire des sacrifices, soit se délester d’agents qui ont contribué à son expansion. Tout le cynisme de l’histoire prend ses racines dans l’invention capitaliste de la « main invisible »[1]: les intérêts et actions individuels, guidés par l’intérêt personnel de chacun, entrainent la richesse de tous.  On n’hésitera pas à couper des têtes pour que le corps vive. Il s’agit pour Philippe Lemesle d’exécuter un ordre et, par là-même, des collaborateurs, au nom du marché qui indique toujours la bonne direction. Le grand patron américain du groupe s’exclame d’ailleurs : « j’ai un patron au-dessus de moi : Wall Street ! ».

Est troublant le fait que les grands managers semblent adhérer – par cynisme, opportunisme et/ou résignation – à ce qui leur est intimé comme étant la solution au problème insoluble de la course concurrentielle, de plus en plus mortifère, au profit. La Cause est pour eux la réussite économique et sociale, la survie de l’entreprise et, par la même occasion, la promotion de ceux qui ne s’embarrassent pas des problèmes de quelques ouvriers et encore moins de ceux de directeurs trop protecteurs envers ces derniers. A quoi collaborent les décideurs et ceux qui les suivent sans opposer de résistance ? Le formatage par les grandes écoles managériales suffit-il à expliquer ces comportements ? Par quoi sont-ils mus pour suivre le modèle économique dominant qui tôt ou tard les écrasera à leur tour ?

Le film ne dit pas d’où vient Philippe Lemesle, de quelle classe sociale il est issu. Sont mis sur le devant de la scène ses affects, des émotions qui témoignent d’un changement dans son rapport au monde, ses valeurs et principes, ses représentations de l’entreprise, des relations hiérarchiques et de la nature de son investissement professionnel.

La mise au clair des idéologies par lesquelles ce sujet singulier est travaillé est utile ici pour décrypter ce qui se passe dans son parcours, ce à quoi il résiste plus ou moins consciemment, de quelle interpellation il est le sujet [Althusser] quand il répond aux ordres qui lui sont donnés ou qu’il s’y oppose, quels sont les ressorts qui le meuvent. Il ne se trouve pas dans un autre monde mais bien dans le seul qui existe et qu’il voudrait changer, un monde que certains veulent pérenniser alors que d’autres questionnent en imaginant une autre manière de penser les rapports au travail, voire d’autres manières de travailler.

Claudine Hourcadet – mars 2022

[1] Adam Smith (1723-1790), philosophe théologien et économiste

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