Leitmotiv solidement ancré chez nombre d’individus et de collectifs, prêt à jaillir à la moindre occasion, notamment quand une société est empêtrée dans des conflits et des contradictions impossibles à résoudre sans ébranler l’ensemble de l’organisation sociale : l’immigration fournit une explication tellement évidente que peu l’interrogent. Leitmotiv récurrent, toutefois, il ne cesse de faire retour dans les discours et dans les pratiques. Il n’est jamais complet, achevé. Défenseurs et pourfendeurs n’en sont jamais satisfaits, les uns des contentions imposées à l’immigration, les autres des discriminations ainsi engendrées. Dans tous les cas, pourquoi est-il si difficile d’en finir tant avec l’immigration qu’avec la xénophobie ? Apportons une petite pierre au débat, soit quelques raisons inévitablement partielles mais incontournables.
Première raison. Dans l’ensemble des pays dits développés, la production économique dans ses multiples branches ainsi qu’une partie considérable des services de maintenance, restauration, soins, nettoyage, garderies infantiles ou pour le troisième âge dépendent du travail des femmes et des hommes immigrés, avec ou sans titre de séjour. La vie quotidienne des établissements publics et privés en est entièrement tramée. L’activité des immigrés est source de conséquentes plus-values pour les employeurs et sous-traitants. Bref, l’immigration ne peut pas, de fait, être arrêtée. On en a rudement besoin.
Deuxième raison. La catégorie générique « immigré » comprend en réalité de multiples variantes. De la femme de ménage au père de famille en passant par le narcotrafiquant et l’élève en école supérieure de commerce, l’échantillon est vaste et diversifié. Certains sont en position dominante, d’autres – largement plus nombreux – en situation de dominés. Autant dire que leur situation est parfaitement comparable à celle des autochtones. Il n’existe pas plus de culture immigrante unique que de culture autochtone uniforme. Bref, l’immigration en général désigne en réalité certaines de ses modalités en particulier. Toutes ne sont pas exécrées, ni soutenues non plus. La xénophobie est toujours sélective. C’est pourquoi la catégorie « immigré » nomme un peu et escamote beaucoup. C’est un euphémisme.
Troisième raison. À la différence des immigrés, les autochtones sont des locaux, nés dans le pays. Ce ne sont donc ni des immigrés ni des émigrés. Pas si simple, en fait. À lire la rubrique correspondante dans la page de l’INSEE [Immigré | Insee], il s’avère que tous les étrangers ne sont pas des immigrés ni tous les immigrés des étrangers… Quant aux autochtones, ils le sont depuis quelques générations. Leurs racines, même très lointaines, ont à voir avec toutes sortes de croisements, mélanges, prédominances, origines. La leur est une condition, non pas naturelle mais bel et bien acquise, entretenue, modifiée au fil du temps. Est donc en jeu la longueur du compte à rebours : plus ce compte est arrêté dans un passé proche, et plus l’autochtone ne l’est pas, pas encore. Un autochtone, en effet, est juste un immigré de longue date. Plus la jauge s’éloigne, et plus le nombre d’immigrés-émigrés-devenus-autochtones augmente. Bref, impossible d’arrêter l’immigration sans en même temps supprimer les autochtones. Car il s’agit bien d’un rapport entre deux termes rigoureusement interdépendants, aucun n’existe en soi, ni ne peut être caractérisé sans l’autre. Autant dire que le problème dit de l’immigration est avant tout celui de la xénophobie. Voir à ce propos la liste de l’équipe de France (football).
Quatrième raison. La hantise de l’immigration hérite des colonialismes passés et présents, actualise leur mépris envers les populations locales, leur appétence sans limites des richesses spoliées, leurs impasses politiques. Retour nostalgique à un monde où les places et les rôles de tout un chacun semblaient définitivement établis – l’avenir d’une illusion, dirait Freud. Lire les romans d’Éric Vuillard à ce propos.
Cinquième raison, à caractère paléontologique. L’espèce humaine dans son ensemble est inscrite dans les chaines protéiformes de la vie sur terre et de ses évolutions. Espèce immigrée par définition, étrangère et allogène partout. De ce point de vue, immigrés et autochtones sont des catégories vraiment instables – des conventions d’usage au sein d’une souche commune. Lire l’anthropologue Yves Coppens à ce propos.
Pourquoi alors est-il si difficile d’en finir avec l’immigration et son corrélat, la xénophobie ? Une raison en est que nombre d’autochtones redoutent que des immigrés, c’est-à-dire eux avant, viennent reproduire leurs frasques, leurs insuffisances suffisantes, leurs vues étroites. Ils craignent que de nouvelles cohortes d’immigrés ne deviennent des autochtones oublieux de leur passé. Pire encore, qu’ils prétendent avoir des droits, des valeurs, des positivités : le comble étant que les immigrés nouveaux aient quelque chose à enseigner aux immigrés d’antan. Dans tous les cas, une bonne xénophobie suppose une puissante haine de soi par autrui interposé ou encore, revers de la même pièce, un amour de soi tellement géant que les seules places restées disponibles sont réservées au dégoût d’autrui.
Saül Karsz – mai 2026

