Gants de boxeLa présidente du Front National et le co-fondateur de ce parti sont pris dans une dispute acerbe qui va en se radicalisant, dans leurs relations privées très certainement, et dans leur existence publique très visiblement. De nouveaux épisodes plus ou moins folkloriques s’y ajoutent sans cesse. Affaire de famille ventilée sur la place publique ? Fille et père embarqués dans un Œdipe tardif ? Deux personnages astucieux qui trouvent là une diversion à des affaires autrement ennuyeuses, tels la fortune suisse de Le Pen J-M. et les financements russes de son parti pour Le Pen M. ? Leur désaccord ne porte aucunement sur l’idéologie de ce parti d’extrême-droite mais sur son évolution en tant que groupe parlementaire et de gouvernement. Cette évolution suppose une certaine modernisation qui ne comporte aucun reniement des postures sécuritaires en matière d’immigration, éducation, mariage, production économique, rapports sociaux, détachement de l’euro et de l’Europe… – autant d’évolutions d’un parti qui entend jouer dans la cour des grands (bourgeois).

Il ne s’agit pas de simples escarmouches. Chacun des deux personnages principaux représente une tendance, une manière typique et typée de parler et d’agir. Aucun n’est seul. Ni ne défend non plus des intérêts et des points de vue uniquement personnels. Bien d’autres individus, collectifs et organisations s’y reconnaissent, les impulsent, les encouragent à ne pas se laisser démonter – dans le parti et à l’extérieur. Il s’agit d’enjeux politiques, traités en termes d’objectifs, de rapports de force, d’alliances et de compromis. Dimension déterminante pour comprendre ce qui se décide dans cette histoire. Mais en faire une explication globale et exhaustive nous ferait tomber dans le sociologisme.

Car les personnages centraux ne sont pas n’importe lesquels – il s’agit du père et de sa fille préférée, élevée dans le sérail mais qui s’insurge au point de faire prononcer la suspension du parti à l’encontre du co-fondateur. Ce n’est pas son père qu’elle exclut mais un militant encombrant, voire un adversaire politique – qui se trouve être son père, qui se trouve être un adversaire politique et ainsi de suite. Expérience douloureuse mais indispensable pour l’une (sic), expérience humiliante et injuste pour l’autre (sic). La dimension psychique reste donc, elle aussi, déterminante. Ne pas l’inclure obscurcirait des pans entiers des agissements des différents acteurs. Mais en faire une explication globale et exhaustive nous ferait succomber au psychologisme.

Faut-il alors faire la part des choses ? Un peu (ou beaucoup) d’idéologie et de politique, un peu (ou beaucoup) de psychisme ? Las, comment pondérer ce qui relève du père et par ailleurs du co-fondateur, de la fille et par ailleurs de la présidente, de l’homme probablement sexiste et de la femme à sa manière féministe tempérée ? Comment décoller le père de la version canonique, exaltée et barbare d’une idéologie dont la fille énonce une version modernisée mais non moins implacable ? Surtout que, dans le réel, ces aspects apparemment disparates sont mêlés, entremêlés, entrecroisés – ils exigent une analyse transdisciplinaire, dans le langage de Pratiques Sociales.

Que déduire de cette histoire de famille, de ses registres politiques, civils, paternels, filiaux ? Beaucoup de questions et un enseignement au moins. Il s’agit, en effet, d’une histoire exemplaire – dans la mesure où elle rend indissociables des aspects, dimensions et paramètres qu’on a trop tendance à isoler, tels des mondes parallèles, étanches. Histoire exemplaire veut dire histoire complexe – contre les simplismes étroitement politiques et institutionnels ou unilatéralement psychologiques. Histoire exemplaire et par là extrêmement banale car, peu ou prou, toute histoire de famille mobilise des logiques idéologiques et psychiques, conscientes – inconscientes, politiques et intimes. Impossible d’intervenir sur l’un seulement de ces paramètres sans intervenir sur les autres – le plus souvent à l’insu de l’intervenant. Et c’est là que le bât blesse : dans l’entêtement de la pensée binaire, qui se déroule en termes de choses et non de processus.

Saül Karsz – mai 2015

La publication a un commentaire

  1. Violette ana maria

    Point de vue très intéressant !!!

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