Tragédie grecque, tragédie européenne

Par deux fois, la Grèce marque d’une empreinte forte la question démocratique. Dans l’Antiquité, tout d’abord, en inventant une forme particulière de gouvernement et de rapports sociaux dont nous sommes ou prétendons être les héritiers. Or, si la démocratie athénienne était bien le gouvernement du peuple par et pour le peuple, tous les hommes – ainsi que les femmes – n’en faisaient pas partie : quelques 5000 citoyens et non moins de 20 000 esclaves, barbares (étrangers) et autres asservis portaient le poids du système, le rendant possible au prix de leur travail et, quand leurs maîtres le décidaient, de leur vie. Moralité : la contradiction est constitutive, inhérente, consubstantielle aux régimes qui se veulent démocratiques. La démocratie n’a rien d’un bloc sans fissures.

C’est là la deuxième empreinte grecque. Il y a peu, les puissances dominantes en Europe ont fini par imposer à la Grèce de choisir librement de se soumettre aux préceptes néolibéraux sans se risquer aux résultats incertains d’un referendum populaire. A défaut, ce pays ne disposerait plus des crédits européens… qu’il aura toutefois de sérieuses difficultés à rembourser.

Des résultats incertains, en effet, car il n’était nullement assuré que la majorité des votants grecs comprendrait qu’il s’agissait de voter comme-il-le-faut ! Tout le monde ne comprend pas que si voter est un droit, voter correctement est un devoir. Exemple : en Irlande, lors des referendums nationaux à propos du traité de Maastricht, il aura fallu faire voter à nouveaupour que les votants parviennent enfin à la hauteur de ce qu’on attendait d’eux…

Il arrive que, sous l’emprise néolibérale, certaines pratiques démocratiques représentent des entraves, sinon d’insupportables obstacles à éviter. L’expérience chilienne assassinée en 1973 l’illustre. Moralité encore : le terme « démocratie » est d’autant plus célébré et mis en avant qu’il est constamment sous-entendu, guère défini. Il convient donc de se demander, chaque fois, de quelle démocratie singulière il est question, de quelles pratiques, à quel prix, selon quels bénéficiaires, quels délaissés, quelles victimes, en fonction de quelles perspectives. Il faut tâcher de dire en quoi des discours et des pratiques ont quelque chose à voir avec la démocratie, plus précisément avec une démocratie. A défaut, « démocratie » est juste un joli mot, utile pour les grandes déclarations de (bonnes) intentions…

Nullement un état définitivement acquis, mais un processus jamais complètement atteint ni effectivement réalisé, la démocratie reste toujours à advenir. Raison de plus pour éviter de se gargariser avec « la démocratie » en général. On ne saurait la préserver, tâche de plus en plus indispensable, qu’à la condition de radicaliser les formes et les contenus, la portée et la logique des pratiques et des institutions à visée démocratique. On l’aura compris : sommée d’obtempérer pour son bien, la Grèce nous apprend que la tragédie grecque est aussi, et avant tout, une tragédie européenne.

Saül Karsz – Décembre 2011

Cet article a 2 commentaires

  1. Ethylotest

    Grand merci pour cet article !?

  2. Ethylotest

    merci pour cet article 😉

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