Les images saturent l’écran et déstabilisent le spectateur tant les stimuli informatifs se succèdent rapidement, mêlant des éléments d’archives et des supports visuels contemporains dans un canevas complexe et effrayant.
Orwell est le fil rouge du documentaire qui déroule des pans de sa vie, depuis son enfance dans les bras de sa nourrice indienne jusqu’à sa mort dans la solitude de l’ile de Jura. Après des études au collège de Eton en Angleterre, il s’engage dans la police impériale en Birmanie. Il y reste pendant cinq années et il démissionne tant l’insupportent les agissement des colonisateurs sur la population indienne. Des années d’errance à Paris et à Londres s’ensuivent, pendant lesquelles il côtoie les plus humbles et les plus miséreux. Avant la seconde guerre mondiale, il dénonce les conditions de travail et de vie des mineurs de l’industrie du nord de l’Angleterre. Sa sensibilité à l’injustice sociale et à la misère le mène à s’engager dans la guerre d’Espagne pour combattre le franquisme et il en revient blessé. Durant toutes ces années, il élabore la vision d’un monde fait de domination des riches sur les pauvres, des forts sur les faibles, des exploiteurs sur les exploités.
Dans le documentaire, les écrits épistolaires intimes et les extraits de 1984 et de la Ferme des animaux, deux livres clés avec Hommage à la Catalogne, sont émaillés de flashes évoquant la violence du monde actuel. Plus qu’un prétexte, ces œuvres sont le soubassement de cette dystopie qui dénonce les régimes totalitaires, ceux qui ont vécu et ceux qui naissent ou perdurent, portant en leur sein un capitalisme débridé et décomplexé. Les images sont crues et nous alertent sur les dangers imminents d’un basculement du monde dans l’hyper contrôle et la surveillance des populations par des « Big Brothers » patentés. Pour l’illustrer, sont incrustés en filigrane les trois mots d’ordre du Ministère de la Vérité d’Oceania (1984) : « l’ignorance c’est la force », « la liberté c’est l’esclavage » et « la guerre c’est la paix ». Trois slogans qui interpellent les spectateurs et les incitent à faire le lien avec les événements contemporains tant les œuvres d’Orwell font corps avec l’époque actuelle. Ainsi apparaissent sur l’écran des figures tour à tour grimaçantes, arrogantes et heureuses d’elles-mêmes, comme celles de Trump, Poutine, Milei, Meloni…
De quoi se faire peur avec le retour de la fascisation du monde, dénoncée par les courants progressistes. Les médias de toutes sortes s’en font les témoins, les militaires prennent leurs quartiers dans les journaux télévisés de grande écoute et les grands patrons de presse sont acoquinés avec les politiques les plus extrémistes. La guerre fait rage en plusieurs points de la planète tandis que les reporters témoignent du nombre important de morts. La pluie de catastrophes en tous genres fait retentir le tonnerre du fatalisme : pas d’autre monde possible que celui dans lequel nous vivons !
Il n’y a pas lieu de se réjouir, bien évidemment, en ces temps tourmentés. Mais en même temps, on peut tenter d’analyser les images et les discours qui nous inondent. Une certaine diabolisation est de mise qui oublie, comme le film documentaire de Raoul Peck, de faire mention d’actes de résistance et de luttes des dominés contre le sort qui leur est fait. Des voix s’élèvent pourtant pour tenter de conjurer le sort, comme celle d’Issac Saney dans la revue l’Internationale Progressiste (février 26) qui exhorte à ne pas laisser tomber Cuba dans les mains des USA. Patrick Boucheron, « historien de la puissance des images », nous dit que « quand quelque chose nous fait peur, on jette à son visage hideux un mot du passé », sans en mesurer la portée à l’aune du présent. Il préconise de se servir de l’histoire « pour penser notre présent et pas seulement les métaphores obligées, celles qu’on nous met sous le nez » (France Inter, La terre au carré, 27 mars 2026).
Reprenons Orwell : « si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée ». Les idéologies dominantes, d’orientation réactionnaire et donc farouchement antiprogressistes, tentent d’instaurer une novlangue. La guerre est aussi une guerre des mots et « la fabrique du consentement » y est suspendue. George Orwell appelait de ses vœux « la décence ordinaire », soit le refus de l’exploitation des démunis par les nantis. Juste de quoi ne pas étouffer. « I can’t breath » termine le film de Raoul Peck quand se mêlent les spasmes respiratoires de la tuberculose dont était atteint Orwell et l’évocation de protestations aux USA pour dénoncer la mort de Georges Floyd. Maria Ressa, prix Nobel de la paix appelle elle à « la recherche d’un peu d’air frais ».
Claudine Hourcadet – avril 2026

