Directeurs d’établissements sociaux et médico-sociaux ?

Le secteur social et médico-social connait des transformations majeures, effets des mutations socio-politiques générales dans cet espace spécifique, avec ses contraintes et ses facilités particulières. La fonction de direction n’y fait pas exception. Des questions de clinique et d’enjeux socio-politiques s’enchevêtrent sans cesse. Ne pas succomber à cette situation exige des analyses précises quant à ce qu’il convient de modifier, de récupérer ou encore de conserver.

Ci-après, un dialogue confronte des témoignages d’une posture relativement courante et des ponctuations à leur égard. Ces dernières esquissent une analyse dialectique, ouverte à des possibles.

Une perspective fait cependant défaut : quel est, cher-e lecteur-lectrice, votre point de vue en la matière ?

 

Témoignage « Il y a 20 ans, à la question de savoir à quoi sert un directeur, on pouvait répondre qu’il sert d’abord les personnes accueillies au sein de l’établissement (lesquelles ne tarderaient pas à devenir des usagers). Les besoins de ces personnes déterminaient les moyens nécessaires et plaçaient ainsi le directeur en position de médiateur, négociateur, acteur d’une répartition équitable des moyens alloués aux actions définies par les politiques sociales en direction des services sociaux et médico-sociaux. Aujourd’hui, le directeur gère, dans un cadre économique contraint, un budget lui permettant de ne répondre que dans la limite des moyens accordés, ceux-ci couvrant de moins en moins la réalité croissante des besoins observés. Il s’agit là d’un changement de posture. Le directeur devient avant toute chose comptable et gestionnaire. Il change de culture professionnelle et en conséquence de fonction. Le directeur ne dirige plus des institutions au service des personnes mais il devient l’opérateur d’une plateforme de services, voire d’une agence qui délivre un ensemble de prestations ».   Ponctuation Il y a bien des changements – qui provoquent moins, voire pas du tout, une altération de la fonction de direction et de ses objectifs supposés que, plutôt, la redéfinition de ses modalités d’exercice, l’explicitation de contraintes auparavant davantage édulcorées et apparemment moins fortes. C’est un certain directeur imaginaire qui est aujourd’hui questionné. A aucune époque les besoins des personnes n’ont suffi à déterminer la nature et la portée des politiques sociales, ni ne pouvaient être complètement satisfaits. La teneur des transformations en cours nécessite de ne surtout pas confondre l’objectivité des situations et le vécu de ces situations, les contraintes objectives et les empêchements imaginaires : cela ne suffit pas, mais est un préalable incontournable…

 

     
Témoignage « L’institution institut, elle prétend être un espace, un construit qui prend en compte l’homme dans sa complexité, à partir de valeurs repérées, référées et étayées. Les plateformes de services répondent aux besoins de l’homme… du moins dans ce qu’il exprime et demande, ou que d’autres repèrent et apprécient pour lui au regard des moyens disponibles et des orientations prioritaires en matière de politique sociale. Ainsi l’institution se placerait plutôt du côté de l’être et les plateformes de services plutôt du côté de l’avoir ».   Ponctuation Voir l’article sur l’institution dans LePasDeCôté n°49-avril 2014 : cette configuration matérielle qu’est une institution ne peut pas accueillir tout le monde (!?) mais des publics orientés en fonction de choix politico-administratifs précis, des ressources institutionnelles, et enfin de leurs problématiques personnelles. Des postures idéologiques et théoriques sont bien à l’œuvre (société de l’être/plateformes de l’avoir, etc.) qu’il convient d’analyser car un certain personnalisme (humanisme chrétien) dans lequel nombre de cadres sanitaires et sociaux ont été formés est aujourd’hui sévèrement battu en brèche.
     
Témoignage « Dans ces temps de vaches maigres, nous ne pouvons plus – nous dit-on – prétendre tous avoir la même chose ni les mêmes droits. Le directeur, responsable des dépenses, devra progressivement évaluer parmi les personnes dans le besoin, celles qui resteront les ayants-droit de celles qui en seront exclues. Faire le tri entre le bon grain et l’ivraie ! Ce qui semble s’imposer et faire sens aujourd’hui, c’est le quantitatif, pas la pertinence de l’action ni sa raison d’être. Nous n’en sommes sans doute pas encore tout à fait là, mais nous en prenons le chemin. Il n’est qu’à regarder les orientations techniques des formations initiales des métiers du social : gestion et exécution prennent le pas sur le savoir-être, sur la raison d’être, en un mot sur la clinique ».   Ponctuation Une bonne partie des formations initiales, mais certainement pas toutes, illustre le façonnage idéologique (pas seulement technique) de nouvelles générations de travailleurs sociaux. Façonnage dont la dominante gestionnaire et quantitative est le bras armé d’une problématique forcément qualitative – à repérer comme telle. Il convient, en effet, de ne pas se tromper d’adversaire. Aujourd’hui comme hier, c’est bien la pertinence de l’action qui importe et le qualitatif qui prime – mais de quelle pertinence, de quelle qualité s’agit-il chaque fois ? Le savoir-être [assomption subjective de certaines postures idéologiques] a toujours été un souci– selon des modalités et des visées à repérer précisément.
     
Témoignage « Voilà le cœur du débat ! La clinique n’est-elle pas le levier dont les directeurs d’établissements médico-sociaux ont à se saisir afin que ce qui constitue le cœur de leur métier ne puisse être banalisé et sacrifié sur l’autel de la consommation et des droits à la consommation ? »   Ponctuation Peut-on se référer à la clinique ? Toutes les cliniques ? N’importe laquelle, quels qu’en soient les présupposées et les visées ?

 

     
Témoignage « Une société de l’être rend nécessaire une formation spécifique adossée à la clinique, condition première pour que les futurs cadres dirigeants des établissements sociaux et médico-sociaux puissent occuper avec légitimité et pertinence leurs places au service des personnes considérées comme des sujets, des acteurs, des auteurs et des citoyens ».   Ponctuation Point intéressant, ici la clinique (mais laquelle !?) est articulée à des options idéologiques et théoriques, effectivement déterminantes – à condition toutefois de les préciser davantage. Voie royale pour que les cadres du social puissent agir sur les mutations en cours, et non seulement les subir…

Gilles TROMBERT et Saül KARSZ

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