1. A mesure que la réflexion sur la question de la maltraitance des personnes accueillies et soignées en institution, notamment médico-sociales et sanitaires, se diffuse et se généralise, on assiste dans le même temps, au sein de ce même secteur, à une montée en puissance de la question de la « maltraitance » des professionnels, et une réactivation des interrogations sur la souffrance des soignants et des travailleurs sociaux. Il semble que l’on puisse presque parler, dans ce contexte, d’une rivalité des souffrances, et d’une rivalité des positions de victimes. Comme si la reconnaissance de la maltraitance des personnes dites vulnérables devait immanquablement aller de pair avec une reconnaissance d’une symétrique maltraitance des professionnels soumis à des impératifs économiques, des réorganisations et des pratiques managériales violentes.

Un travail de questionnement est donc d’actualité, pour interroger la popularité de la souffrance et les ambiguïtés qui l’accompagnent.

2. Il est possible et nécessaire de distinguer « maltraitance des personnes vulnérables » et « violences faites aux professionnels ». La confusion des deux registres doit nous alerter sur le danger de faire disparaître, une fois de plus, l’expérience des personnes les plus vulnérables et la responsabilité des professionnels du travail social à cet égard.

  • Le recueil de la perspective de certaines personnes accompagnées par des soignants et des travailleurs sociaux fait apparaître leur conscience très aiguë de la souffrance de ceux qui sont censés les aider. Un certain nombre d’exemples seront présentés, grâce à l’utilisation de propos recueillis auprès de patients souffrant de maladies chroniques (évoquant les soignants) ou de personnes au chômage de longue durée (évoquant les agents de Pôle Emploi).
  • Sera mise en débat l’hypothèse d’un usager « thérapeute » des professionnels, reprenant des hypothèses de Harold Searles et de Donald Winnicott au sujet de l’enfant thérapeute de ses parents, et du patient « soignant » de son thérapeute.
  • Sera enfin mise en question la possibilité d’un traitement différencié des souffrances selon celui qui les éprouve et celui qui les accueille, c’est-à-dire la capacité des institutions de résister à ce que j’appellerais la « tentation de l’indifférenciation », en particulier au regard des capacités managériales d’organiser un traitement rigoureux de chaque souffrance dans un lieu et un espace différencié.

Par Alice Casagrande
éthicienne [Paris]
Octobre 2012

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