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Pérennisation d’une image, d’un mythe, d’une construction idéologique

Au printemps 1904, une grève de deux mois oppose le patron de la plus grosse fabrique horlogère de Cluses (Haute-Savoie) à des ouvriers qui demandent la réintégration de sept des leurs qu’ils estiment injustement licenciés. En juillet, les grévistes, soutenus par une partie de la population, manifestent devant l’usine quand des coups de feu, tirés par les fils du patron depuis une fenêtre, atteignent les manifestants faisant trois morts et une cinquantaine de blessés.

C’est sur ce fait (dit) divers que débute l’excellent documentaire de Gilles PerretDe mémoires d’ouvriers (février 2012 – DVD chez La Vaka). A partir d’images d’archives et de témoignages contemporains, Le film brosse quelques portraits d’ouvriers savoyards, en retraite ou en activité. Ils racontent leur vie de labeur, qui dans la chaleur d’une usine de production d’acier, qui dans la boue d’un barrage hydroélectrique, qui encore dans le bruit de construction de chalets et d’immeubles de luxe dans les stations de ski. Tout au long du dernier siècle, se sont joints aux ouvriers des villes les ouvriers paysans qui doublaient ainsi leur journée de travail pour subsister, puis les immigrés italiens venus chercher la bonne fortune en échange de leur force de travail.

C’est avec la nostalgie d’un temps révolu, où l’argent rentrait et où quelques avantages soutirés de haute lutte à l’entreprise faisaient vivre leurs familles, que les ouvriers racontent leurs conditions de (sur)vie. Avec une certaine désillusion aussi. «  On pensait qu’on servait la société » dit l’un d’entre eux, un autre ajoutant : « le progrès, ce n’est pas pour nous mais pour les actionnaires !». Aujourd’hui, les entreprises sont bradées au plus offrant et changent de noms et de propriétaires, les salaires des ouvriers étant réduits à « une ligne sur un bilan comptable ». Nostalgie et désillusion cohabitent avec la fierté du travail accompli et le sentiment de non reconnaissance des efforts consentis au vivre-ensemble collectif.

Pour Gilles Perret le monde ouvrier est en mutation. Il en déduit qu’il est menacé de disparition par la logique de la mondialisation et que les ouvriers, les oubliés de l’histoire, deviennent ainsi invisibles.

C’est cette invisibilité qui doit être interrogée, ou plutôt sa perception par les ouvriers eux-mêmes. Si le réalisateur a raison de dire qu’une mutation profonde est en cours, en revanche, on ne peut prétendre que mutation équivaut à disparition. Ce n’est pas tant la classe ouvrière qui disparait que plutôt une de ses représentations. En même temps qu’est poussée aux oubliettes l’appellation même d’ouvrier, remplacée par celle d’opérateur, vient sur le devant de la scène une nouvelle logique normative redéfinissant ce que doit être le travailleur, comment il doit se comporter dans l’entreprise, consommer et produire, à quelle hauteur il doit être rémunéré et ce qu’il (ne) peut (pas) attendre de son employeur.

Les ouvriers sont bel et bien visibles, très visibles même… notamment pour le projet néolibéral et aussi pour eux-mêmes et certains de leurs organes syndicaux. Le projet néolibéral fait partie d’une rationalité, celle du capitalisme contemporain qui dicte les caractéristiques que doivent revêtir le rapport salarial et la condition ouvrière de nos jours, à commencer par l’individualisation des objectifs et des récompenses et la responsabilisation des acteurs quant à ce qui leur arrive.

Des événements comme celui de 1904 à Cluses vont sans doute encore se produire. La lutte des classes a de beaux jours devant elle car, comme l’explique Christian Laval (Marx au combat, Paris, Ed. Au bord de l’eau, 2012), l’effacement idéologique mais nullement réel du monde ouvrier est un des ressorts de la lutte de classe pour ceux qui détiennent le capital. « La lutte des classes n’est pas seulement le soulèvement des prolétaires ; elle est d’abord la lutte permanente du capital pour soumettre le travail ».

Bref, la question des classes sociales reste bel et bien posée. Condition sine qua non pour  comprendre quelque chose du monde contemporain et de son avenir possible, de notre avenir.

En complément : « Les morts et les vivants » film et DVD  de Gilles Mordillat (boutique video.Arte-tv)

Claudine Hourcadet – Juin 2012

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