« L’institution, établie par définition par les hommes, souffre bien souvent d’avoir également été conçue pour eux-mêmes ».
1 – La problématique de ces Journées d’Étude et de Formation vous semble-t-elle représenter un enjeu contemporain ?
2- Quelles thèses comptez-vous développer lors de votre intervention ?
A la question qui m’est posée quant à la thèse que j’entends développer lors de mon intervention du 24 novembre prochain, je ne sais que répondre exactement, au sens où je n’enseigne pas et ne conduis pas non plus de travaux de recherche. Je pourrais essayer de dire, en revanche, quelque chose de la façon dont je pratique l’exercice professionnel.
Je suis chef de service éducatif depuis plusieurs années, après avoir été éducateur spécialisé pendant 13 ans. Il me semble à présent que je commence à mieux dessiner les contours de ma pratique et que les éléments qui constituent les bagages de ma pensée m’aident à entendre et à comprendre l’objet de mon emploi. C’est d’ailleurs pour partie cette sensation que la réflexion se construit et s’organise bien au-delà de la situation qui nous occupe, qui m’a fait songer que je pourrais peut être faire œuvre utile en devenant cadre intermédiaire.
Outre la complexité organisationnelle qu’il convient d’apprendre à maîtriser pour ne pas risquer d’entraver le fonctionnement de l’institution, l’essentiel de mon travail porte sur ce qui se joue entre les bénéficiaires et les professionnels qui les accompagnent. La difficulté ne repose pas tant sur la pathologie des individus et les manifestations parfois intenses qui y sont liées, que sur le sens des actions conduites et des discours associés. C’est là à mon sens que se situe le nœud gordien des pratiques sociales.
L’institution, établie par définition par les hommes, souffre bien souvent d’avoir également été conçue pour eux-mêmes. Non pas qu’ils entendent y vivre leur intimité mais tout au moins qu’ils puissent y travailler efficacement et y placer les nécessiteux. Ce postulat pose le principe d’une difficile cohabitation entre ceux qui y vivent et ceux qui y travaillent, au point que parfois on ne sait plus qui est qui. Peut-être pour se protéger de pareille confusion d’aucuns figent leur posture et se hissent dans une verticalité qui entend marquer la différence et signifier clairement qui est le sachant et qui est l’indigent. Puis de cet artifice finalement épuisant l’on s’apaise auprès des mieux portants, à qui l’on concède quelque sympathie. Le soir venu l’on s’endort enfin, le devoir accompli, satisfait d’avoir fait son travail. Fort heureusement, l’action sociale ne saurait se satisfaire de telles interventions et se doit, pour être tout autre, de porter haut la réflexion qui la fonde.
L’accompagnement des équipes repose précisément sur la lancinante question du sens de l’action. Pourquoi doit-on aller dans cette direction ou plus dans celle-là, pourquoi doit on tolérer ceci et renoncer à cela, etc… ? Or il convient pour tenter de l’appréhender de comprendre en premier lieu les modes d’intervention de chaque professionnel, ce que chaque personnalité place en priorité, quels sont les filtres habituels de sa pensée, pour accompagner ensuite une recentration sur le sujet qui nous occupe. Il ne s’agit pas là d’uniformiser la pensée mais de rendre une collaboration possible et fructueuse, en repositionnant à sa juste place chaque individualité. J’observe à ce sujet que bien souvent les professionnels les plus opposants sont bien souvent les plus apeurés. Une fois rassurés sur la considération qui leur est due, encouragés et valorisés quant à leurs compétences professionnelles, il devient enfin envisageable de s’employer à répondre aux missions confiées.
L’équipe consolidée, il s’agit de redéfinir les contours du sens de l’action. Pourquoi sommes-nous présents par profession autour des usagers adressés à l’institution ?
S’agit-il de les garder, de les surveiller, de leur apprendre la morale, de guider leurs choix, de les soigner, de les punir, de les comprendre, de diagnostiquer leurs troubles, que sais-je encore ? Cette question initiale apparaît bien souvent éludée, alors même que de sa réponse repose le cœur des pratiques de chacun. Il me revient donc en conséquence, en tant que chef de service, la responsabilité de rappeler notamment le contexte de nos interventions, le cadre légal, les règles déontologiques, les missions confiées, la nature des troubles et leur incidence ; de façon à garantir la cohérence des actions dans le champ d’intervention qui est le nôtre, sous couvert de la Direction de l’établissement.
Alors seulement se dessinent l’analyse clinique, aux creux des contraintes liées à l’exercice professionnel. Libéré un temps de la défense des intérêts privés relégués au second plan, les membres de l’équipe pluridisciplinaire confrontent leurs hypothèses de compréhension autour des problématiques soulevées. Agissant alors comme un modérateur, le chef de service veille à permettre la prise de parole de chacun, sans oublier celle du stagiaire, qui sans le vouloir est susceptible d’apporter un autre regard, empli d’une bénéfique candeur ou d’une salutaire évidence.
En somme, qu’il s’agisse d’appréhender l’organisation institutionnelle, le management d’équipe ou d’entrer en relation avec les bénéficiaires de l’action sociale, tout ce qui constitue mon emploi est trempé de philosophie et de réflexivité. Et même si je n’ai pas toujours conscience de faire appel à tel ou tel concept issu de la littérature, au moment même où surgit la situation, il me semble à présent que l’expérience professionnelle et la praxis qui l’accompagne convoque en moi une certaine culture philosophique, dont les préceptes se déploient et s’articulent au besoin. En s’efforçant de ne jamais énoncer de pensée préétablie comme autant de consignes à suivre, c’est à travers une posture signifiante et un dialogue régulier que nous construisons ensemble une clinique de l’action sociale.
Thomas FRIGIOLINI, chef de service éducatif
