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Du latin aliénus [« autre », « étranger »] cette notion d’origine juridique [1265] désigne l’acte par lequel on est dessaisi d’un bien, par don, vente ou désappropriation. La question de la perte y est liée. C’est sans doute pourquoi l’aliénation se trouve fréquemment mobilisée pour qualifier la situation de sujets, groupes, classes sociales entravés dans leur capacité de penser et d’agir, dépossédés de leur libre arbitre et de leur pouvoir individuel ou collectif d’émancipation. Notion diffuse, l’aliénation devient plurielle, multiforme, hétérogène : il est question d’aliénation parentale, mentale, sexuelle, sociale, religieuse… Ces occurrences mobilisent des caractérisations chaque fois spécifiques, se nourrissent d’orientations aussi diverses que l’hygiénisme moral et biologique, l’aliénisme ou encore l’économie politique, qui toutes désignent des rapports à soi et entre soi  affectés par des conditions psychiques et/ou sociales.

Il paraît important de revenir sur l’échafaudage de cette notion d’aliénation. Référence ancienne, elle est déjà présente chez Jean Jacques Rousseau, dans le « Contrat social » [1769]. Celui-ci imagine un idéal politique démocratique prenant appui sur la souveraineté du peuple et l’intérêt supérieur de la communauté : « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté… ». On relèvera aussi que Rousseau montre l’aporie de cette fable, affirmant que seul un peuple de dieux pourrait se gouverner démocratiquement. Le terme d’aliénation a beaucoup essaimé, après la Révolution Française, dans le champ de la psychiatrie naissante, grâce aux travaux de Philippe Pinel. Auteur d’un traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale [1801], il contribue à fonder le mouvement des aliénistes et à développer une thérapeutique appelée « traitement moral » pariant sur la curabilité et la réinsertion sociale des sujets atteints de troubles psychiques. Au début du 19e siècle, l’aliéné, le fou, l’esclave de sa déraison change de statut et devient un malade potentiellement curable. Notion abandonnée aujourd’hui, l’aliénation mentale est devenue maladie mentale.

Le sens contemporain de cette catégorie générique est incontestablement à mettre en rapport avec les élaborations du jeune Marx, qui, après Hegel mais surtout Feuerbach, a forgé une théorie de l’aliénation ayant de larges répercussions dans l’usage dominant de la notion. Marx la pense dans les conditions économique et politique de son époque et dans le monde du travail, constatant que le travailleur est spolié de et dans sa production.  Marx établit une coupure avec ses prédécesseurs entre philosophie de la conscience et philosophie de la pratique, entre idéalisme et matérialisme.  « L’ouvrier met sa vie dans l’objet. Mais alors celle-ci ne lui appartient plus, elle appartient à l’objet… L’aliénation de l’ouvrier dans son produit signifie non seulement que son travail devient un objet, une existence extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger en lui et devient une puissance autonome vis-à-vis de lui, que la vie qu’il a prêtée à l’objet s’oppose à lui, hostile et étrangère. » [Karl MarxManuscrits Economico-philosophiques de 1844,Editions sociales, traduction d’Emile Bottigelli, p51]. L’ouvrier est exproprié de lui-même, dessaisi de la jouissance de sa production et de la part de lui-même engagée dans son labeur. Il est condamné à produire des objets toujours déjà perdus pour lui et à se perdre lui-même car le monde de l’échange marchand et de l’argent lui sont étrangers. « Cette réalisation du travail apparaît, dans la situation de l’économie politique, comme déréalisation du travailleur, l’objectivation comme perte de l’objet et asservissement à celui-ci, l’appropriation comme aliénation, comme extériorisation » [ibid]Le processus d’aliénation  peut se résumer ainsi : la jouissance des produits du travail de l’ouvrier lui est retirée [sauf part infime du salaire],  son activité lui devient étrangère et est vécue comme activité d’un autre et pour un autre, les moyens et conditions objectives de son activité [force de travail, machine/outils] lui sont soustraits, ils appartiennent au capitaliste et sont séparés de son activité elle-même. Dans l’aliénation, c’est donc à trois choses que le travailleur devient étranger : les produits de son activité, son activité elle-même et les conditions de son activité [Franck Fischbach, Actuel Marx, 2006].

« Aliéné » signifie : être autre que celui qu’on est censé être, être étranger à celui qu’on se doit d’être. On précisera que cette conception est issue des travaux du jeune Marx, car il existe chez cet auteur des problématiques différentes, des manières de penser antinomiques, des ruptures  épistémologiques décisives entre ses œuvres dites de jeunesse, celles de la rupture, et celles de la maturité [Cf. Louis Althusser]. Après 1845, Marx abandonnera la notion d’aliénation et avancera la thèse de l’exploitation, soit l’appropriation privée du surtravail  de l’ouvrier, réalisant la plus-value.   

L’aliénation sociale théorisée par Marx n’est pas « l’idéal-type » des autres figures de l’aliénation : parentale, mentale, sexuelle, religieuse, chacune se développant selon des logiques singulières, dans des champs et des registres spécifiques… En revanche, toutes partagent un ensemble de présupposés : elles présument des formes d’asservissement de l’être humain engendrées par des contraintes d’ordre économique, politique, culturelle, subjective, dont elles entendent pouvoir se libérer afin de parvenir à un état supposé à l’écart de toute aliénation. Ce faisant, elles font l’impasse sur la dimension psychique consciente et surtout inconsciente, sur les bénéfices que les sujets peuvent tirer de leur obscène jouissance à y consentir. En mettant exclusivement l’accent sur les accidents, les ratages, les dysfonctionnements censés enrayer les rapports entre les sujets, dans leur intimité autant que dans leur altérité, cette conception de l’aliénation décrit une réalité conjoncturelle, anormale, amendable. Elle entretient le fantasme d’un dépassement possible des multiples contraintes qui pèsent sur les individus et les groupes, et qui les empêchent de se réaliser. Ce point de vue présuppose un être à accomplir, un destin à concrétiser, un idéal à atteindre. Cette vision relève de l’humanisme : le combat contre l’aliénation est mené afin que les hommes en chair et en os réalisent dans l’histoire concrète l’essence de l’Homme qu’ils devraient être,  chacun ou ensemble : épanoui, sain, pacifié, non aliéné. Bref des êtres sans failles, complets, se rapprochant du créateur, Dieu, lui, parfait.

Une autre conception de l’aliénation est proposée par la psychanalyse, en particulier l’orientation lacanienne, référée elle aussi à la dialectique hégélienne. Lacan propose, avec sa version de 1949 du « Stade du miroir » [EcritsSeuil, Paris, 1966], de refonder la question du « narcissisme » freudien afin de comprendre le « nœud de servitude imaginaire » qui aliène le sujet à une image extérieure constitutive, celle d’un double rival à laquelle le sujet s’identifie.« L’assomption jubilatoire de son image spéculaire par l’être plongé dans l’impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu’est le petit homme à ce stade infans, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le Je se précipite en une forme primordiale, avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet » [J. Lacan, Ecrits]. Dès le départ, l’aliénation de chaque humain est une construction spéculaire et le « moi » se structure comme fiction imaginaire, réfléchi dans un autre et comme un autre. Sa réalisation s’opère d’emblée comme perte de soi et étrangère à soi : « Je est un autre » dira le poète, d’où une certaine tendance paranoïaque du moi précise Lacan.

Dans le Séminaire XI [Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1964], apparaît une autre version. Lacan appelle « aliénation » le mouvement de coupure, de dédoublement par lequel un sujet advient au champ de l’Autre. Cette nouvelle proposition désigne une matrice logique, purement formelle, appuyée sur la théorie des ensembles. Il inverse la proposition du cogito : « je pense où je ne suis pas donc je suis où je ne pense pas », plus exactement « je ne suis pas là où je suis le jouer de ma pensée ; je pense à ce que je suis Là où je ne pense pas penser » [L’instance de la lettre dans l’inconscient, Ecrits, Seuil, p 517]. L’aliénation rend compte de la position du sujet, soumis aux effets des signifiants. Constitué par le langage, représenté par un signifiant pour un autre signifiant, le sujet divisé est devant la nécessité d’un choix impossible. Lacan le pose en ces termes : l’être [le sujet]ou le sens [l’Autre]. Quel que soit le choix opéré, résultent inextricablement une perte et un manque. « L’aliénation consiste dans ce vel [choix forcé], qui condamne le sujet à n’apparaître que dans cette division…  en disant que, s’il apparaît d’un côté comme sens, de l’autre il apparaît comme aphanisis » [aphanisis signifie en grec : disparition, suppression]  « Nous choisissons l’être, le sujet disparaît, il nous échappe, il tombe dans le non sens – nous choisissons le sens et le sens ne subsiste qu’écorné de cette partie de non sens qui est, à proprement parler, ce qui constitue, dans la réalisation du sujet, l’inconscient. En d’autres termes, il est de la nature de ce sens tel qu’il vient à émerger au champ de l’Autre, d’être dans une grande partie de son champ, éclipsé par la disparition de l’être , induite par la fonction même du signifiant » [L’aliénation, Séminaire XIp.192 ]. On relèvera que dans les propositions de Lacan il y a bien une scission du sujet, mais il n’y a pas de réconciliation, de réappropriation possible. Il y une déperdition d’être sans retour du fait du langage : le sujet est condamné à rester étranger à lui-même. Cependant, s’il est condamné à disparaître, c’est pour apparaître ailleurs. Dans l’élaboration lacanienne, aliénation et séparation sont deux opérateurs de la constitution du sujet de l’inconscient. Lacan ne définit donc pas l’aliénation comme un accident, une tare, une exploitation, une perversion… Il paraît  même se jouer du sens qu’elle revêt dans le « discours courcourant » [néologisme de Lacan]. « Cette aliénation mon dieu, on ne peut pas dire qu’elle ne circule pas de nos jours. Quoi qu’on fasse, on est toujours une petit peu plus aliéné, que ce soit dans l’économique, le politique, le psycho-pathologique, l’esthétique, et ainsi de suite. Ça ne serait peut-être pas une mauvaise chose de voir en quoi consiste la racine de cette fameuse aliénation » [séminaire XI, p191]La conception psychanalytique décrit cette dialectique de l’aliénation/séparation comme un fait de structure : le sujet est aliéné, défaillant, ne peut que dysfonctionner.

Alors que la conception humaniste entretient l’idéal d’espérance et la fuite en avant dans un état supposé hors aliénation, la conception structurale rend compte d’un réel : celui de la division du sujet, rendant caduque toute idée d’abolition complète et définitive des contraintes intimes autant que sociales. Ni la cure individuelle ou de groupe, ni les mouvements sociaux ne peuvent en venir à bout. Il est possible de se libérer de certaines de ses modalités, mais jamais de l’aliénation en tant que telle.

Catégorie complexe, sûrement ! Catégorie dépassée, probablement? Catégorie à éclaircir, nécessairement car la question de l’aliénation fait régulièrement retour dans les débats contemporains lorsqu’il s’agit de constater les dégâts des politiques néolibérales, l’emprise croissante des scientismes, les différentes formes de l’exploitation qui pèsent sur de très nombreuses populations, alors que des privilégiés en tirent des bénéfices pour leur propre compte. Mais il y a aliénation et aliénation, au sens humaniste ou structural. Les manières de penser et d’agir, les luttes concrètes et les stratégies déployées ne sont pas les mêmes selon les définitions avancées. Dans tous les cas, l’aliénation et ses multiples occurrences ciblent une problématique qu’il paraît nécessaire de penser dans le cadre des orientations de Pratiques Sociales et du leitmotiv : l’idéologie et l’inconscient fond nœud. Réflexion à poursuivre donc.

Jean-Jacques Bonhomme – Septembre 2012

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