You are currently viewing XXIèmes Journées du Réseau Pratiques Sociales « Travailler en institution, travailler l’institution »

Une soixantaiJEF 15 3 journées JJBne de travailleurs sociaux, cadres socio-éducatifs, directeurs, psychologues, personnels médicaux et paramédicaux ont participé à ces journées riches en concepts opératoires et en stratégies d’action – tout en interrogeant des évidences, en produisant des définitions, en esquissant des marges de manœuvre.

Première journée : définir l’institution.

Construction socio-historique, à caractère et fonctionnement objectif, toute institution obéit à des logiques juridiques, économiques et politiques indépendantes des seules volontés individuelles et collectives. Ni chose, ni lieu, ni état, l’institution est un processus dont le noyau dur se perpétue à la faveur de mouvances faites d’oppositions, dominations et alliances entre des courants et des conceptions investis par des groupes et des organisations. Saül Karsz a proposé une lecture dialectique de l’institution : maillon dans un Appareil Idéologique d’Etat exerçant des contraintes normatives sur les pratiques, les discours, les subjectivités, l’institution permet cependant aux professionnels d’investir des voies nouvelles au sein/avec/malgré les courants et dispositifs. Les acteurs restent donc toujours coresponsables des affaires institutionnelles. Ce denier trait a été accentué par Pierre Dardot. Observant de nouvelles praxis instituantes à partir d’expériences et mouvements polymorphes contestataires vis-à-vis du néolibéralisme, le philosophe soutient l’hypothèse d’un agir collectif qu’il dénomme « Commun » : paradigme d’un régime d’actions, de luttes, d’institutions et de recherches ouvrant sur un avenir non capitaliste. Pierre Dardot parie sur leur mise en synergie à l’échelle internationale, sorte d’utopie révolutionnaire pour le 21e siècle.

Cette première journée s’est ponctuée par trois témoignages d’expériences : les Groupes d’Entraide Mutuelle, Dominique Laurent, l’Université Brigitte Riéra, la Caisse d’Allocations Familiales, Claudine Schoukroun. Ces témoignages ont mis en perspective et en tension deux visées implicites à toute institution : répondre aux besoins des publics [aspect secondaire], assurer la reproduction de l’institution [tendance principale].

Deuxième journée : des pratiques en institution/hors institution

Avec lucidité, Roland janvier a exposé et s’est exposé à rendre compte de la manière dont il contribue à penser et à orienter la Fondation dont il est le directeur général. Enjeu, pari, défi : ainsi qualifie-t-il le travail poursuivi depuis plusieurs années, investissant un modèle théorique et organisationnel visant à changer le regard sur les différents services et les pratiques institutionnelles, les modalités de direction et de contrôle, la mise en synergie des différents projets, les transferts de savoirs entre salariés, l’implication des professionnels, bénévoles et usagers… L’intervenant s’est risqué à présenter ses conceptions de la direction et à les soumettre au regard critique des participants. Cette présentation a illustré en amont le propos sur l’intelligence collective développé par la suite par Saül Karsz. Cette notion présuppose une pensée d’ensemble, un projet capable de devancer partiellement le réel et des stratégies d’intervention. Ce que les dispositifs partenariats, réseaux, travail en équipe, travail à plusieurs, travailleur collectif… sont censés viser. Mais rien n’est moins sûr. Tout dépend du scénario qui se dégage. Soit les mises en collaboration des compétences et intérêts plus ou moins divergents aboutissent à des consensus [malentendus partagés qui s’abstiennent d’interroger le sens et la logique d’ensemble et traitent les divergences et contradictions comme des anomalies]. Soit les mises en tension des compétences, intérêts et divergences aboutissent à des consentements raisonnés [critiques, autocritiques, débats sont des conditions d’existence et d’avancée]. Il est clair que de ces deux réalisations types d’intelligence collective, la seconde est à promouvoir. Deux autres exemples ont permis d’investir la thématique du jour et d’illustrer d’autres modalités d’intelligence collective. Pascale Breugnot et Mohamed L’Houssni ont fourni des pistes concrètes en témoignant de leurs recherches et expérimentations de dispositifs et pratiques innovants dans le champ de la Protection de l’Enfance. Par ailleurs Olivier Apprill a rendu compte de l’histoire de la psychothérapie institutionnelle dans le traitement des psychoses. Contrairement à l’antipsychiatrie qui projetait d’abattre les murs de l’asile, la psychothérapie institutionnelle cherchait à « soigner l’hôpital » selon le mot d’Olivier Apprill. Réduire la part pathogène de l’établissement, c’est ce que l’analyse régulière des pratiques et des situations de transfert entre soignants, patients, personnels administratifs, de cuisine… visait explicitement. Dans ses élaborations théoriques et implications pratiques, le groupe de sociothérapie et de psychothérapie institutionnelle [GTPSI] formé par des médecins psychiatres est allé le plus loin dans cette aventure entre 1960 et 1966. Orientée par la psychanalyse freudienne et lacanienne et le marxisme, cette avant-garde de la réflexion psychiatrique de l’époque n’a cessé de penser l’interdépendance des concepts d’aliénation sur les plans psychique et social au sein de l’hôpital. La psychothérapie institutionnelle, qui survit aujourd’hui seulement dans quelques lieux, a diffusé largement ses orientations : penser l’interdépendance entre clinique et politique. On rappellera que c’est bien là un leitmotiv cher à Pratiques Sociales, avec l’ambition permanente d’interroger non pas l’articulation du clinique et du politique, de l’idéologie et de l’inconscient mais leur nouage, voire leur dissolution l’un dans l’autre.

Troisième journée : quelle(s) institution(s) promouvoir ?

Partant de son rapport « pour une société inclusive » de février 2013 portant sur la question de l’intégration, le Conseiller d’Etat Thierry Tuot a pointé le caractère discriminant et disqualifiant de toute institution. Par ailleurs il épingle l’indéfinition problématique de la catégorie d’intégration et le manque d’outils conceptuels pour désigner les publics visés. Des savoirs universitaires et des observations manquent pour comprendre la complexité multifactorielle des dynamiques sociales. Les actions en faveur de l’inclusion requièrent des démarches ouvertes et expérimentales investies par une évaluation critique permanente. L’action sociale est largement convoquée, bien au-delà du seul travail social. Soucieux d’une éthique du bien dire, porté par un discours explicitement militant, Thierry Tuot s’est efforcé de rendre compte des marges de manœuvre qu’il tente de déployer au sein d’une organisation d’Etat particulièrement technocratisée.

Déterminante, parce qu’elle renvoie plus ou moins explicitement à la thématique de l’engagement politique, la question de la direction s’est posée avec rigueur pour ponctuer ces Journées d’Etudes. Saül Karsz a invité à ne pas confondre direction et directeur. Si le second est un personnage central, il est toujours subordonné aux orientations de la direction qu’il tente de diriger. Celle-ci comprend plusieurs protagonistes actifs : orientations manifestes et implicites, un ou des sujets porteurs (directeur, directrice, Conseil d’administration), des impositions socio-institutionnelles (politiques, réglementaires, administratives), des positionnements des dirigés (consentement, contestation, indifférence) et des publics (participatifs, indifférents, opposants). La direction comprend un ensemble de protagonistes qui entretiennent des relations pas nécessairement convergentes.

Cette explicitation permet de ne pas trop personnaliser la fonction de direction et de ne pas confondre les registres objectifs et subjectifs. Dans une organisation, les éducateurs s’occupent des usagers, les chefs de service des professionnels, le directeur de l’institution. On reconnaît le rôle efficient d’un directeur quand il défend une pensée de l’institution et soutient des propositions stratégiques. Exercer le pouvoir n’est donc pas un acte mais un processus. Reste la question de la désinstitutionnalisation. S’agit-il de sortir des institutions, d’imaginer s’en passer comme le prétend trop souvent un discours métaphysique ou bien d’institutionnaliser autrement en créant des espaces de respiration dans les institutions existantes quant aux modalités organisationnelles et aux modalités d’accompagnement ?

Jean-Jacques Bonhomme – décembre 2015

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