Usage risqué – et révélateur – des métaphores

Grâce à une opération de transposition/réduction/élaboration du réel, la métaphore génère une image mentale sélective. Mais son maniement ne va pas de soi. Ainsi, interrogé sur la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes en octobre 2017, Emmanuel Macron répondait : « Je crois à la cordée, il y a des hommes et des femmes qui réussissent parce qu’ils ont des talents, je veux qu’on les célèbre […]. Si l’on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée c’est toute la cordée qui dégringole ». Des voix s’étant élevées pour indiquer que les suivants de cordée jouent un rôle vital pour stopper la chute, Macron s’était empressé de rectifier : « …Mais quand il n’y a personne qui assure, le jour où ça tombe, ça tombe complètement ».

L’investisseur d’entreprise prend des risques financiers, telle la tête de cordée d’alpinistes qui ouvre la voie. Sans lui pas d’ascension, pas de création d’entreprise, pas d’emplois, pas de succès économique dans la seule conception qui vaille : néolibérale. L’encordement illustre le lien d’interdépendance qui unirait employeurs et salariés lancés dans un même projet dénué de tous désaccords et conflits. Affaire exclusive d’hommes et de femmes de talent, réunis par leur goût du risque.

Dans cette réussite, il n’est nullement question de la politique économique qui encourage ou empêche les projets d’investissement, ni des salariés sans lesquels l’entreprise se résume à du capital mort. Inutile d’expliquer les talents dont sont parés ces ouvreurs et ouvreuses, leurs origines sociales et parcours professionnels. Seul le mérite individuel vaut explication.

S’y ajoute la récente « crise sanitaire » qui a sorti de l’ombre lesdits invisibles, nouvelle métaphore pour invisibilisés.

Enfin, tout comme il n’y a pas d’ascension sans équipement de montagne fabriqué par des ouvriers, une entreprise ne peut exister sans moyens de production qui impliquent notamment des professionnels et des savoir-faire spécifiques. La réussite attribuée à un.e seul.e escamote le réel des conditions matérielles et économiques des activités de production. Fi des métaphores, là c’est le réel – têtu, incontournable – qui éclate au grand jour.

Joël Pouliquen – juillet 2020

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