1. On assiste actuellement en France à une montée du discours sur la souffrance au travail, dans les médias, du côté des partenaires sociaux, dans les rangs des psychologues, des travailleurs sociaux et plus largement de l’ensemble des salariés. Ce discours est à double tranchant. D’un côté, il pourrait permettre de rendre plus visibles des difficultés concrètes que les gens rencontrent ordinairement dans le travail : qu’il s’agisse de faire arriver des trains à l’heure, de soigner des malades ou d’encadrer des équipes… Mais fréquemment, ce discours est dévié de son but et mis au service d’un mouvement défensif qui consiste à rechercher l’ensemble des difficultés en dehors de soi (c’est la faute du chef, des collègues, du néolibéralisme, de la finance, de l’État….). Ce discours qui culmine sous la forme du « harcèlement moral » tend à psychologiser, au plus mauvais sens du terme, les problèmes rencontrés au travail et à dédouaner les salariés (sous la figure de la victime impuissante) de leur responsabilité dans ce qui leur arrive. Il s’agit d’un affadissement considérable.
2. Dans mon travail, je combine deux courants théoriques, la psychodynamique du travail, d’une part, la perspective du care, d’autre part. Ce que je cherche à montrer est que, dans les métiers du soin ou du travail social, on ne peut dissocier le souci envers la souffrance des usagers ou des bénéficiaires d’un souci ou d’une attention envers les professionnels ou les aidants familiaux qui s’en occupent. On ne le peut pas pour des raisons de qualité du travail sans doute, mais aussi pour des questions de justice. L’analyse des modalités concrètes du travail devient alors capitale : qui fait quoi, pour qui et comment ? En surmontant quelles difficultés, quelles contradictions ? En mobilisant quels savoir-faire ? Quelle forme d’éthique ? L’analyse du travail dans ses dimensions les plus « au ras des pâquerettes » peut contribuer à surmonter les formations imaginaires, les fantasmes et les idéologies défensives.
Par Pascale Molinier
psychosociologue [Paris]
Octobre 2012
