Une controverse sanitaire pas seulement scientifique

Valse d’hésitations puis décisions prises par l’Etat avec leurs paradoxes, leurs démentis, leurs impératifs appuyés par des amendes, l’absence de moyens et de matériel, le manque d’anticipation.

Didier Raoult, spécialiste des maladies infectieuses en France, qui a publié de très nombreux articles sur ce sujet dans le monde entier, dirige l’Institut Hospitalier Universitaire de Marseille (IHM). Le 26 février dernier, il fait part de la mise en place d’un traitement pour soigner le Covid-19 – associant deux médicaments : la chloroquine et l’azithromycine – pour sa double action antibiotique et antivirale. Cette déclaration est suivie le 23 mars 2020 d’une publication dans le journal scientifique Nature. L’étude porte sur une faible cohorte de malades, pour une partie desquels ce traitement a été efficace. Il propose une stratégie de lutte contre la pandémie : dépistage systématique, confinement des patients positifs et traitement avec ces médicaments.

Certaines instances scientifiques réagissent immédiatement en s’opposant de manière virulente à ces propositions, allant jusqu’à qualifier la nouvelle de « Bullshit[1] ». Martin Hirsch, directeur de l’APHP, refuse toute écoute de cette proposition et discrédite publiquement l’étude ainsi que la réputation de son auteur. Le Conseil d’experts auprès du gouvernement présidé par le professeur Delfraissy, Président du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE), exprime son désaccord à la mise en place de ce traitement et au dépistage massif préconisé. Didier Raoult, qui sera invité à l’Elysée pour être entendu, se désolidarisera de ce comité d’experts. Pour permettre de valider ou non les résultats préliminaires du Professeur Raoult sera finalement commandée, malgré l’urgence sanitaire, une étude élargie d’une durée de 6 semaines avec dépistage massif et traitement des personnes contaminées. En attendant ces résultats, la communauté médicale n’est pas autorisée à prendre le risque d’administrer un traitement susceptible d’avoir une certaine efficacité à défaut d’une efficacité certaine. Pour expliquer cette attitude, sont mis en avant une toxicité du médicament et le caractère limité et préliminaire de l’étude. En attendant, le nombre de morts se multiplie chaque jour. Quid de l’élargissement du dépistage, deuxième volet de la proposition du Professeur Raoult ?

La population ne peut qu’être déboussolée par ces querelles d’experts alors que la nouvelle d’un éventuel traitement apportant une lueur d’espoir permettrait d’accepter plus sereinement les contraintes et le confinement. Ce traitement utilise des médicaments anciens, dont les brevets sont tombés dans le domaine public et qui coûtent peu chers. En pleine crise économique, en partie provoquée par la crise sanitaire, ces molécules sont à la portée des finances publiques. Placées en janvier 2020 par la ministre de la santé Agnès Buzyn au rang des médicaments vénéneux, elles ne sont accessibles que sur prescription médicale ; principe de précaution oblige, un surdosage (comme pour le Doliprane) pouvant être toxique, des effets secondaires – bien connus des internistes, dermatologues, rhumatologues, prescripteurs habituels de ces molécules – pouvant survenir dans certaines conditions.

Le 18 mars sur son blog, Jean-Dominique Michel, anthropologue vivant en Suisse, publie un article qui vient en soutien des annonces du Docteur Raoult. Il se présente comme spécialiste des politiques de santé avec une longue expérience de terrain. Son article très argumenté, avec des statistiques, insiste sur le respect des directives gouvernementales de confinement, et, dans le même temps, vient étayer la thèse de Didier Raoult.

Cet article circule au sein de la communauté scientifique internationale et française. Les réactions sont virulentes. Ses propos sont immédiatement disqualifiés du fait de son intérêt pour des pratiques pas très « orthodoxes » : sa fonction d’anthropologue a conduit J.-D. Michel à écrire sur les pratiques traditionnelles chamaniques et les médecines parallèles. On lui fait grief de l’absence de référence à des critères scientifiques énoncés pour les tenants de l’EBM, Evidence Based Medicine « qui fonde toute décision médicale sur des connaissances théoriques, le jugement et l’expérience, mais aussi des preuves scientifiques[2] ».

Une seconde étude, publiée par l’équipe de l’IHM le 28 mars, est analysée dans Heidi.news[3]. Elle démontre que Didier Raoult ne respecte pas dans ses études les critères définis dans les EBM qui sont gradés en quatre niveaux de A à D, ce dernier constitué d’une méta-analyse issue d’essais randomisés contrôlés avec un fort indice de confiance et un suivi supérieur à 80 %.

Dans le même temps, une pétition circule sur Internet pour obtenir l’autorisation de prescription de la chloroquine pour les patients hospitalisés. Des interventions politiques se manifestent : le président de la collectivité de Corse demande officiellement que la région bénéficie du même dépistage et des mêmes soins proposés par l’IHM et que les médecins libéraux soient autorisés à les prescrire dans leur pratique de ville.

Sous cette pression grandissante, le nouveau ministre de la santé annonce le 26 mars la publication d’un décret d’autorisation de l’utilisation de la chloroquine.

Faisons un détour par l’histoire du POLMIT, laboratoire de recherche de l’IHM, fondé et dirigé par Didier Raoult. Il est créé en 2010 lors de la mise en place des IHU (Instituts Hospitaliers Universitaires), seul pôle de recherche sur les maladies infectieuses en France. Les projets des IHU ont été sélectionnés par un jury européen, présidé par le neurologue suisse Richard Frackowiak, en fonction de leur niveau d’excellence. Leur statut de fondation leur permettant de bénéficier de fonds privés -notamment des laboratoires pharmaceutiques- est remis en cause en 2017, sous l’égide de la ministre de la santé Agnès Buzyn. Cette remise en cause aurait pu avoir comme double conséquence la baisse de leur budget de recherche de 50% (soit pour l’IHM 200 Millions d’euros) et la mise des IHU sous la tutelle de l’Inserm. Didier Raoult, avec l’appui de Richard Frackowiak qui n’hésite pas à mettre son mandat de Président en jeu, obtient le maintien du statut des IHU.

En 2018, l’Inserm dirigé par Yves Levy et le CNRS, retirent leur label au laboratoire de recherche de l’IHM sans justifier cette décision.

Il est possible de faire plusieurs lectures de cette « petite histoire » car, si l’affaire est présentée sous un jour scientifique, elle révèle en même temps les idéologies qui sont à l’œuvre et qui président aux choix.

Toutes les unités de recherche doivent se conformer aux protocoles dictés dans les règles des EMB, même si ceux-ci ont fait l’objet au sein de la communauté médicale de multiples contestations.

Si le but de l’EMB est de renforcer l’objectivité de la recherche scientifique, celle-ci est nécessairement articulée à l’impossible neutralité des chercheurs et de leurs commanditaires. Dans cette histoire, en cette période de pandémie, la préoccupation de l’IHM a été de trouver dans l’urgence un traitement adapté, à partir de ses connaissances sur des molécules déjà existantes (bien connues y compris ses effets secondaires contrôlés) et de l’expérience des autres pays (Chine, Corée) ainsi que d’un protocole effectivement réduit.

Business as usual : la recherche publique voit d’année en année son budget s’appauvrir et ses contraintes administratives s’accroître au profit de la recherche privée de l’industrie pharmaceutique.

L’économie néo-libérale décide probablement dans l’intérêt des malades mais en privilégiant d’abord celui des laboratoires qui n’ont aucun intérêt à voir ce traitement appliqué (molécule tombée dans le domaine public, distribuée par Sanofi à très bas prix et dont la pénurie préexistait à la crise sanitaire). Seront aussi privilégiés les lieux de pouvoir institués (centralisme parisien et regroupement des décisions au plus près du pouvoir politique central).

La question est donc aussi politique puisque tout ce qui est évoqué précédemment est « porté par des sujets humains, des femmes et des hommes historiquement-socialement situés en termes de postes, de pouvoir, de responsabilité – tout en étant tenus, comme tout humain, à des structurations conscientes et inconscientes. »[4].

Enfin elle est éthique : si le traitement présenté dans une recherche qui ne correspond pas aux canons établis peut sauver ne serait-ce que 10% des personnes malades, sachant que rien d’autre n’est à la disposition des médecins, faut-il respecter les règles établies qui ne proposent pas de solution ou bien prendre le risque d’effets secondaires éventuels, de la toxicité en cas de surdosage. Le décret du 26 mars qui autorise l’administration de la chloroquine à l’hôpital règle cette question, mais d’autres restent en suspens : tels les soins dans les EHPAD qui pour l’instant restent dans l’ombre.

Monique Carlotti – mars 2020

Vidéo sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=Ae7rmTm7YdM&feature=youtu.be

 [1]Prononcé par le Professeur Bleibtreu, médecin infectiologue à la Pitié Salpêtrière le 28 février2020 sur les ondes, qui s’excusera dans un tweet sur ces propos trois semaines plus tard

[2]Sackett DL & al., « Evidence based medicine: what it is and what it isn’t », BMJ, vol. 312, no 7023,‎ janvier 1996

[3]https://www.heidi.news/articles/coronavirus-didier-raoult-enfonce-le-clou-avec-une-deuxieme-publication-sur-la-chloroquine

[4]Saül Karsz, Affaires sociales, questions intimes, Paris, Dunod, 2017, chapitre 8, p 253

Partager:

Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Phasellus ante. mi, id, Aenean ut leo Donec in