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You are currently viewing Une attractivité déroutante ?

« Le manque d’attractivité des métiers du social s’annonce durable » [Le Monde, décembre 2024]. En sous-titre : « La crise des vocations et les sorties précoces de carrière affectent la plupart des métiers du secteur, indique une récente étude de la Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (DRESS) … Crise de vocation ? Fuite des mauvaises conditions de travail ? Les candidats aux métiers dits « sociaux » sont de moins en moins nombreux ».

S’agissant des candidats à l’entrée en formation, à lire les enquêtes menées par la même DRESS, le phénomène n’est pas nouveau puisque depuis plus de dix ans, « cet effectif accuse une baisse significative sur le moyen terme de 14,5 % entre 2010 et 2023 ».

De quoi susciter l’inquiétude pour l’avenir des métiers et activer des réponses censées inverser la tendance.

Crise de vocation ? questionne le journal. Le terme vocation renvoie très probablement à une mystique, soit la foi à vouloir aider son prochain, fort fréquente dans le travail social, trace sans doute de son héritage religieux. La vocation étant présumée naturelle, elle fait l’économie d’une explication de ce qui oriente chaque candidat : histoire familiale, parcours scolaire, motivations subjectives. Mais aussi et surtout, elle occulte les manières dont sont pensés et présentés les métiers du social.

L’une de ces manières est consultable sous la forme de fiche (cliquer sur le titre ci-après) via le site internet de l’instance d’État à savoir le HCTS[1]. Le document intitulé : Le travail social : un métier de l’humain qui requiert des compétences, une formation préalable indispensable ! s’adresse manifestement aux candidats à l’entrée en formation aux métiers du travail social.

Le chapeau introductif donne le ton : « L’être humain n’est pas un objet sur lequel on intervient pour obtenir des réactions prévisibles et mécaniques, l’être humain est un sujet qui pense en toute autonomie, ressent, vibre, avec des émotions et selon les valeurs auxquelles il se réfère… L’être humain est très complexe. Pour le comprendre et mieux interagir avec lui, le travailleur social s’appuie sur la connaissance des sciences humaines. Cela doit s’apprendre ».

S’ensuit un jeu de 6 questions supposées émaner de candidats à l’entrée en formation. Les réponses viennent préciser la nécessité de se former motivée par un ensemble de principes et de recommandations.

  • Tout le monde peut-il envisager de devenir travailleur social et se former pour cela ?
  • Pourquoi faut-il se former pour accompagner quelqu’un ou un groupe de personnes alors que dans la vie quotidienne on a déjà des relations ?
  • Est-ce qu’on ne se sent pas un peu seul face au défi ?
  • Je pense déjà maîtriser à peu près bien ces impératifs relationnels. Alors, pourquoi devrais-je me former ?
  • Est-ce que les livres sont suffisants pour apprendre le travail social ?
  • Une fois le diplôme d’État obtenu, est-ce qu’on est équipé pour la vie ?

Arrêtons-nous sur la portée de cette introduction.

C’est « l’être humain » qui est présenté ici comme le destinataire ultime du travail social. Personnage fort singulier, en fait. L’être humain est pensé et placé hors de toutes réalités sociales, politiques, économiques. Celles-ci sont pourtant déterminantes dans les conditions d’existence de tout un chacun, dans les choix et perspectives d’amélioration éventuelles des situations des usagers du travail social. Nulle référence au fait que ces derniers sont pris dans des configurations familiales, culturelles, elles-mêmes assujetties au régime politique et économique de l’époque. Curieuse absence, en vérité.

L’être humain est un sujet qui pense en toute autonomie. Une telle assertion revient à ignorer que la pensée est une construction (sans fin ?) qui mêle des savoirs, des ignorances, des affects, dont aucun sujet humain réel ne saurait se prétendre maître. Si autonomie il y a, elle se déroule au sein d’un rapport sujet à variations.

Enfin annoncer « L’être humain est très complexe » laisse entendre une condition sine qua non, irréversible et incontournable. Les sujets humains vivent, en effet, dans telle couche sociale, sous tels rapports sociaux, dans telle société. Toute tentative de compréhension se doit d’en tenir compte, sous peine de se référer à des fantasmes.

Proposons une hypothèse. Le candidat à la formation qui lit cette introduction n’est-il pas porté à voir et penser comme personnage central du travail social, un être humain… en lévitation sociale ?

Corollaire : La fiche de présentation du HCTS ne risque-t-elle pas de dérouter ce candidat ?

En effet, la plupart des candidats potentiels à la formation sont des étudiants ou des salariés souvent aux faibles revenus en phase d’orientation ou de réorientation. Il est probable que leur niveau de vie notoirement dégradé par des réformes néolibérales les conduise à percevoir que les difficultés liées aux politiques de l’emploi, du logement, du soin, ne se cantonnent pas aux seuls usagers du travail social. Ils se confrontent à des réalités semblables à celles du public auquel s’adresse le travail social et cette confrontation, réelle, concrète, rend d’autant plus incompréhensible cette figure métaphysique d’un être humain planant bien au-dessus des conditions de vie, voire de survie.

La formation et le recrutement de professionnels équipés en théorie et en analyse des pratiques pour affronter la complexité des situations individuelles et collectives est un enjeu de taille, a fortiori dans une société qui voit l’extension toujours plus grande de l’emprise néolibérale et ses effets aggravants pour une grande part de la population. Face à cet enjeu, le même HCTS préconise dans son Livre blanc de 2023 de traiter la baisse tendancielle des effectifs des candidats à l’entrée en formation par l’élaboration : « d’une stratégie de communication[2] ».  Démarche nécessaire et sans doute pas la seule pour encourager à faire le pas de l’entrée en formation. Sous réserve cependant d’y présenter des caractéristiques et des contraintes des publics confrontés à des situations concrètes de vie ainsi que des contenus de formation qui prennent notamment en compte les interactions, influences et déterminations sociales. Autant de facteurs qui concourent à orienter les trajectoires professionnelles et bien entendu aussi personnelles.

Se joue sans doute ici la nécessité d’une analyse du travail social dans ses dimensions théoriques et idéologiques. Pas de réponse unique bien sûr, mais comment s’aventurer dans la formation et l’exercice de la pratique sans savoir de quoi il s’agit, ce qui est en jeu, ce qui peut être tenté[3] ?

Joel Pouliquen – mai 2026

[1] Le HCTS est composé de 68 membres, représentants, des ministères, des collectivités territoriales, des organisations professionnelles du secteur social et médico-social, des organisations syndicales et d’employeurs, des collèges d’usagers, des organismes nationaux, des acteurs de la formation, des personnes dites qualifiées, tous nommés par décret de l’État.

[2] « Organiser des campagnes de communication nationale adaptées aux différents publics avec une réactualisation des messages portés par les plateformes d’orientation (ONISEP, l’Étudiant, etc.) ».

[3] Voir Saül Karsz, Pourquoi le travail social ? Définition, figures, clinique, Paris, Dunod, 2011

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