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Manifestations sur la voie publique contre le pass sanitaire et la vaccination anti-Covid obligatoire rapidement refoulées, quelque peu tabassées par les forces qu’on appelle de l’ordre, manifestants arrêtés, silence et/ou stigmatisation des media dits « grand public » (en réalité, grand tirage). Autant de manières habituelles de mimer un supposé « dialogue démocratique » en France…

Du fond de leurs incompétences, certains réfutent toute crédibilité scientifique aux vaccins en arguant du fait que même les chercheurs ne sont pas d’accord entre eux : ils ignorent que les controverses sont des composants réguliers et nécessaires dans la production des connaissances objectives – c’est pourquoi celles-ci ne tombent pas du ciel. Ils proclament haut et fort leur intime conviction : aucune contamination ne saurait les atteindre. Ils n’ont pas tort, jusqu’à leur admission en hôpital ! Ils dénoncent la valse gouvernementale d’annonces contradictoires et de volte-face guère motivés. Ils se prévalent des conséquences effectivement délétères de certaines injections chez certains patients. Vaccins et masques sont incapables de sauver, ajoutent-ils, ceux qui de toute façon étaient déjà condamnés (!?).

D’autres individus et groupes, qui sont en partie les mêmes, ne s’intéressent pas trop à ce genre de considérations. Ils entendent décider tout seuls ce qui est bon pour eux afin de rester, comme ils imaginent l’avoir toujours été, maitres souverains de leurs vies. Ils estiment que tout un chacun peut, s’il le souhaite, faire de même. Idéologie néolibérale aidant, seule la responsabilité individuelle compte. Ils adhèrent à une sorte de « main invisible », version sanitaire de celle qui d’après Adam Smith, théologien protestant et patriarche du libéralisme, préside au fonctionnement optimal du marché concurrentiel et à l’ordre du monde.

D’autres encore obtempèrent au plus vite à l’injonction vaccinale, au pass sanitaire contraint et à toute décision qui, étant édictée d’en-haut, cherche forcément leur bien. Obéir aux ordres, en effet, a toujours été le noyau dur de leur mode de vie, leur condition de préservation, leur garantie de conformité. Covid ou pas Covid, l’important est de se perpétuer à l’identique.

Indépendamment des uns et des autres, des citoyens lambda piochent dans l’amas d’informations plus ou moins divergentes et de récits d’expériences accessibles. Ils tentent de se faire une opinion et de prendre des décisions toutes aussi pertinentes, aussi fondées que possible. Lesquelles ne sont pas exclusivement personnelles puisqu’elles concernent aussi le groupe familial, le cercle professionnel, la société dans son ensemble. Ces citoyens rejettent l’individualisme du « chacun pour soi » et entendent collaborer à une prévention relativement généralisée au sein de débats ouverts, publics, argumentés.

A la faveur de cette typologie forcément incomplète, des configurations psychiques sont également mobilisées, des rejets et des mépris ou au contraire des attentions et des solidarités envers autrui, des narcissismes farouches, des amours et des haines. Des épisodes de détresse psychique éclatent. De surexcitation également.

Diktats aussi volontaristes qu’autoritaires pour rendre les vaccins obligatoires, appropriation privée des bénéfices faramineux ainsi obtenus aux dépens des systèmes publics de santé et des pays pauvres, déclenchement d’imbroglios juridiques, polémiques acerbes à propos des libertés qu’on dit bafouées, Conseil d’Etat qui confirme en grande partie la légitimité constitutionnelle des mesures gouvernementales, préconisations forcément dissemblables des experts médicaux…, mettent en avant, à la fois, des paramètres sanitaires, des mécanismes économiques, des engagements politiques, des positionnements idéologiques et psychiques – constamment entremêlés à l’échelle des individus, des collectifs, des nations et aussi de la planète.

De cet ensemble, un enseignement de poids se dégage. A savoir : tout ce qui concerne de près ou de loin la Covid-19, les vaccins, les décisions gouvernementales, les refus, les consentements et même l’indifférence des populations, compose des affaires explicitement sanitaires et implicitement idéologiques et politiques. Pas les unes devant ou derrière les autres mais toutes à la fois. Inséparables, consubstantielles, inextricables. La Covid met au grand jour ce qui habituellement se joue dans l’entre-soi des médecins, des laboratoires de recherche et des laboratoires commerciaux – à l’ombre tutélaire des officines administratives.

C’est dans cet ensemble que les questions sanitaires prennent forme, se développent, s’étalent, acquièrent une importance vitale ou deviennent mineures, sont gérées, occultées et/ou mises en avant, font le bonheur des uns et le malheur des autres. Réciproquement, les questions idéologiques et politiques, parce que ce sont bien des questions concrètes, se manifestent dans des enjeux sanitaires, dans des problématiques de santé, de vie et de mort, prennent corps dans les corps, à la hauteur des destins individuels et des destinées collectives. C’est pourquoi nous soutenions en un texte précédent que la « guerre sanitaire » stricto sensu ne peut pas avoir lieu [LPDC 102, avril 2020].

Il s’agit maintenant de travailler, d’un point de vue théorique et clinique, sur cette bande de Moebius qu’est en fait le socio-sanitaire, de détailler ses multiples ramifications, de préciser la nature et la portée des entrecroisements concrets de ses composants. Pareille démarche devrait rendre l’abord de l’épidémie moins étriqué, moins rigide, pour tout dire moins terrorisant et magique. Sûrement plus complexe aussi, comme chaque fois qu’on tente d’appréhender ce qu’il en est du réel.

Vaste littérature en la matière. Outre les travaux incontournables de G. Canguilhem et de G. Vigarello, voir notamment Les pouvoirs publics face aux épidémies. De l’Antiquité au XXIe siècle – sous la direction de François Vialla et Pascal Vielfaure (Bordeaux, LEH éditions, 2021).

Saül Karsz – août 2021

Ce texte parait également dans le Blog Médiapart de l’auteur

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