You are currently viewing Du bikini au burkini et retour

lpdc-74-image-colonsv2Tout semble indiquer qu’il y a eu une forte polémique à propos du port du burkini par des femmes musulmanes, appuyée par quelques arrêtés municipaux suspendus par le Conseil d’Etat. Or, l’été se terminant et l’eau refroidissant, la dite polémique fait apparaitre son vrai statut : l’extrême difficulté à affronter des enjeux politiques autrement complexes et décisifs oblige à se rabattre sur des émois surannés, invraisemblables dans un pays moderne, à la rigueur presque distrayants si on ne les prend pas trop au sérieux. De quoi rappeler la généralisation du bikini dès 1960 (en souvenir de l’explosion nucléaire du même nom !), l’échec du modèle Atome (1946), les jeux sportifs de femmes, probablement aristocrates, peu couvertes à l’époque romaine, et bien d’autres…

Affaire close, alors ? Que nenni ! Affaire plutôt exemplaire, en fait. Elle rappelle que le corps de chacun n’appartient pas uniquement et exclusivement à l’individu qui en est porteur. Largement couvert, genre burkini, assez dénudé genre bikini, microkini ou encore monokini, très dénudé, genre topless, dans tous les cas l’irritation, voire le scandale, ne vient pas du tout de ce qu’on cache ou de ce qu’on dévoile. Rares sont les sensibilités heurtées par des spectacles que tout un chacun voit à longueur de télévision ou d’Internet. Y compris quand il s’agit de protéger des enfants de ce dont ils sont assez au courant. Le scandale éclate quand des individus et des groupes prétendent décider seuls que faire de leurs corps – en marge des canons d’occultation et d’exhibition politiquement corrects à une époque et dans un espace social donnés. Le scandale dure le temps nécessaire aux scandalisés pour pacifier leurs inquiétudes – autrement dit, pour passer au scandale suivant.

Cette affaire exemplaire concerne explicitement, précisément le corps des femmes. Sur ce point, les convergences sont claires entre l’homme blanc (expression indigène pour nommer les colons) et l’homme musulman (expression raciale, sinon raciste) : les femmes restent des biens à jouissance réservée. Sexisme ? Sans doute, si on entend par là un mélange d’homosexualité déniée et d’appréhension envers des femmes jamais suffisamment ni définitivement possédées. Des corps de femmes qui rappellent que les hommes aussi en ont un, dont eux aussi sont loin d’être maîtres.

Ensevelis sous des couches de déguisements ou exposés à tous les regards, les corps des humains sont toujours inexorablement enveloppés dans des idéologies. Celles-ci sont exemplairement illustrées par la différence entre naturisme et nudisme : dans les deux cas, absence de tout vêtement, le premier se veut « un art de vivre, respectueux de soi, d’autrui et de la nature » et le second, « le simple fait de se mettre tout nu » (selon la Fédération française de naturisme). Différence réelle ou imaginaire, elle confirme que le corps des humains se déchiffre en termes d’idéologie incarnée.

Atteinte à l’ordre public ? Hypothèse envisageable, mais quelles en sont la nature, les modalités, les visées ? De quel ordre, de quelle atteinte s’agit-il ? En fait, imaginer que le burkini dispose d’une telle puissance dévastatrice – voilà un rêve hautement fondamentaliste !

Tout compte fait, il n’est pas impossible qu’il y ait eu un début de polémique – arrêtée pile quand il fallait en scander les termes et entrer dans le vif de ses enjeux. Peut mieux faire.

Saül Karsz – septembre 2016

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La publication a un commentaire

  1. Brigitte

    Il semble en effet que les polémiques dépassent régulièrement ceux qui les initient et ceux qui s’y abreuvent. Quand elles orientent les projecteurs vers les corps des femmes, entrer dans le vif des enjeux se pose là ! Les convergences que perçoit Saül Karsz entre les visées de « l’homme blanc » et de « l’homme musulman » sont certainement troublantes -pour eux aussi !- et vraies. Frantz Fanon analyse avec finesse leurs réactions pendant la guerre d’Algérie, à travers ses notes cliniques.

    J’ai été étonnée, en lisant plusieurs ouvrages sur le travail de la chorégraphe Pina Bausch avec ses danseurs et danseuses, qu’elle part systématiquement du constat de la femme objet et de l’homme commandeur, alors que sa troupe et elle ont ancré leur travail dans la vie quotidienne de pays très différents. Le concept de femme objet était une idéologie à combattre selon moi, jusqu’à présent, donc un phénomène intermittent, au gré de l’Histoire ; je crois observer qu’il est un postulat de beaucoup de sociétés, pas toutes forcément. La femme à échanger, à épouser ou à répudier, a autant d’avenir que la guerre puisqu’elle est intimement liée à elle.
    Autre résurgence : Marguerite Yourcenar, disparue en 1987, se couvrait abondamment de plusieurs couches de vêtements et, pour son entrée à l’Académie française, elle avait non seulement exigé de déroger à tous les rituels d’admission, mais elle refusa l’habit comme l’épée et commanda à Yves Saint Laurent une tenue de femme orientale, noire, avec une grande étole blanche qu’à l’extérieur elle eût portée sur la tête. Une académicienne pourrait-elle encore se permettre ce trait individuel ?

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