Petite ponctuation

A partir du moment où il y a controverse sanitaire et/ou scientifique, celle-ci ne peut aucunement manquer d’enjeux idéologiques. Les politiques sanitaires sont le théâtre de critères épidémiologiques et politiques : les deux, entrecroisés, à la fois ! La réalité des sciences est celle de ses controverses plus ou moins féroces et de ses points de convergence plus ou moins réussis. Ni la politique sanitaire ni la réalité des sciences ne sont plates, d’un seul tenant. Il s‘agit d’une histoire vivante – qui se démarque des seuls discours académiques et des manuels de bonnes pratiques qui inventent des fables où les bons l’emportent sur les méchants, la vérité sur l’erreur, la lumière sur l’ombre et ainsi de suite. Une histoire vivante est une histoire riche en rebondissements à la fois théoriques, économiques et bien entendu politiques, dévoués à la cause commune et aussi à des intérêts partisans, voire pitoyablement narcissiques.

Exemple : la configuration appelée Evidence Based Medicine « fonde toute décision médicale sur des connaissances théoriques, le jugement et l’expérience, mais aussi des preuves scientifiques ». Remarquons que c’est là la définition que cette configuration donne d’elle-même, sorte d’auto-proclamation de légitimité. Aucune configuration, en effet, ne vient avouer qu’elle repose sur quelques quiproquos rédhibitoires. Et pourtant… L’évidence ne l’est qu’à la lumière d’une certaine posture théorique, elle éclate au grand jour exclusivement au sein d’une problématique donnée : loin de tomber du ciel, les évidences sont fabriquées. Qu’une démarche, une méthodologie ou une affirmation ne sont pas évidentes signifie uniquement que la théorie à partir de laquelle on les examine ne les reconnait pas comme évidentes, par exemple pour éviter d’ébranler de multiples intérêts en place, pas tous avouables. Recevoir le label « évident » peut ne pas constituer du tout un atout.

Il en va de même pour « les preuves scientifiques » sur lesquelles il faut fonder, sans aucun doute, toute décision médicale. Sauf que cela ne va nullement de soi ! Une preuve n’est pas scientifique parce qu’elle se déroule dans un laboratoire et est menée par des scientifiques patentés, moins encore parce qu’on « a toujours fait comme cela », ou parce que « la communauté scientifique » l’approuve. Le nombre de cas est un indice appréciable, aucunement une démonstration claire et nette. Sont toujours requis de longs processus d’analyse théorique, de preuves répétées et argumentées, et donc de rectifications de détail et de fond de l’ensemble. A la différence de la Révélation, la connaissance scientifique reste structurellement discutable – à coups d’analyses et de preuves, d’actualisations des unes et des autres. Nous savons depuis Gaston Bachelard que l’erreur fait partie à part entière des sciences, il est normal que celles-ci s’égarent, à la différence des religions qui, elles, ne se trompent jamais – c’est pourquoi jamais elles n’ont raison.

Pas question de dénigrer le travail scientifique. Moins encore de mettre au même niveau des connaissances effectivement étayées et vérifiées et des affirmations créées au fil des habitudes et des rituels. Evitons néanmoins de sacraliser la science, d’imaginer les scientifiques comme des créatures en état de lévitation idéologique et psychique. Ne confondons pas l’autorité de l’argument avec l’argument d’autorité. Bref, depuis Socrate le travail philosophique est un puissant levier de santé publique au beau milieu des polémiques et des avancées.

Saül Karsz – mars 2020

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