Nuit Debout : entre utopie politique et défi démocratique ?

Le 31 mars 2016 Place de la République à Paris est né Nuit Debout suiteNuit debout LPDC 73 aux appels à mobilisation du journal Fakir et au succès du film de François Ruffin « Merci patron », long métrage satirique qui épingle le milliardaire Bernard Arnault. Nuit Debout s’articule aussi aux premières contestations contre la loi travail, elles-mêmes impulsées par une pétition mise en ligne par Caroline De Haas. Le mouvement a gagné rapidement de nombreuses villes sur le territoire national, s’inscrivant ainsi dans la longue suite d’occupation des places et la prolifération d’assemblées populaires en Egypte, Tunisie, Turquie, Espagne, Etats-Unis, Hong-Kong … La référence à l’agora de la Grèce Antique peut aussi être évoquée.

« Réveil politique de la jeunesse !» s’exclame-t-on dans certains médias car une expression subversive et massive s’affirme contre la politique gouvernementale et ses orientations néolibérales. La remarque questionne. Présuppose-t-elle une époque passée de démission politique de la jeunesse – celle-ci étant supposée homogène – ou qualifie-t-elle seulement l’engagement militant d’une fraction étudiante et lycéenne présente à Nuit Debout ? Quid des  multiples révoltes des banlieues françaises vécues depuis les années 1995 par des adolescents des classes populaires ? Sont-elles dépourvues de sens et de revendications, de résistances et de légitimités ? Ne confondons pas la politique, soit une expression collective structurée sous forme d’organisation comme c’est le cas de Nuit Debout, avec le politique, cette dimension objective indépendante de toute intention consciente et/ou inconsciente des sujets concernés.

Il est vrai que Nuit Debout  brouille certains repères. Ni porte-parole d’intérêts corporatistes spécifiques, ni représentants d’identités singulières, le mouvement prétend rompre avec l’action protestataire traditionnelle. Il affirme une dissidence générale contre les institutions, les pouvoirs, l’oligarchie en place… « Nous ne revendiquons rien, car revendiquer c’est déjà se soumettre » déclare l’économiste Frédéric Lordon, une des voix présentes à Nuit debout. Discours qui a induit quelques tensions avec les forces associatives et syndicales avant qu’une alliance ne s’opère pour manifester contre la loi El Khomri. Cependant le mouvement développe sa propre démarche. Il investit une expérience de démocratie directe : cercles de parole, commissions thématiques, décisions prises lors d’assemblées générales… Serait-ce une autre manière de penser et de faire de la politique ?

Rien n’est moins sûr, explique le sociologue Joeffroy de Lagasnerie qui observe que la rhétorique mobilisée à Nuit Debout s’appuie sur des cadres idéologiques et des concepts hérités de la pensée libérale. Les notions « d’espace public », « peuple », « citoyenneté », « commun », « souveraineté populaire » sont des fictions qui permettent d’entretenir sa suprématie. Celles-ci fantasment un dépassement des particularismes, des clivages, des oppositions. Or le « commun » est toujours un certain commun particulier, hégémonique érigé en commun général. Le sociologue voit dans ce mouvement un symptôme d’effacement de la pensée marxiste. C’est pourquoi il écrit « Nuit debout a attiré ceux qui pensent leurs intérêts particuliers comme universels, et a exclu les dominés » [Le Monde, 26.04.2016].

N’empêche que depuis plus de deux mois, Nuit Debout produit une activité réflexive et propositionnelle quasi quotidienne sur des thématiques contemporaines multiples : monnaie, travail, éducation, écologie, migration, Europe… à travers plusieurs dizaines de commissions et d’implications sur les réseaux sociaux.
Personne ne sait de quel projet Nuit Debout peut accoucher. Sa défiance proclamée à l’égard de toute doctrine explicitement partisane, de même que le rejet de tout porte-parole parait relever d’une certaine utopie. En contrepartie l’expérience résolument démocratique peut contribuer à alimenter une nouvelle offre intellectuelle et institutionnelle anticapitaliste et valoriser une appropriation populaire des questions sociales.
Reste un défi de taille : concrétiser politiquement la convergence des luttes et de l’ensemble des expériences contestataires au néolibéralisme. Défi d’autant plus complexe que les  tentatives menées jusque-là en Egypte, Tunisie, Turquie et sous nos yeux en Grèce, Espagne et aux Etas Unis … n’ont nullement réussi à subvertir les rapports de force à l’œuvre. Défi d’autant plus improbable que pour le moment ces mouvements n’arrivent pas à féconder un projet théorique, économique et politique alternatif. Mais « parier sur cet improbable, c’est prendre le temps de l’invention contre la fatalité. Le temps aussi de reconstruire des cadres d’espérances et de réarmer des possibles ». [Edito Revue du crieur 04 Médiapart – la Découverte, juin 2016]

Jean-Jacques Bonhomme – Juin 2016

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