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Alex Marzano-Lesnevich The Fact of a body, a murder and a Memoir (2017), (en français L’empreinte par Sonatines éditions – 2019)

Empreinte : Marque en creux ou en relief laissée par un corps qu’on presse sur une surface. (Petit Robert)

L’empreinte incrustée dans la chair de l’auteure est celle de l’inceste qu’elle a subi, enfant, de la part de son grand-père. La trace en creux, invisible, active, exquise comme on le dit d’une douleur rare et extraordinaire, vivante après des années ressurgit avec violence lors d’un son, d’une odeur, d’un toucher. Elle mobilise des affects insupportables de panique ou d’angoisse incompréhensibles pour tous.

L’empreinte surdétermine des choix sans jamais révéler son origine. Quand elle pourrait commencer à être dévoilée, le silence imposé par la famille l’incruste plus profondément encore.

Les études de droit que l’auteure entreprend et notamment un stage dans un cabinet d’avocats pénalistes vont mettre à l’épreuve son engagement contre la peine de mort. Dès son arrivée, à des fins de formation, lui est présentée une procédure ayant conduit à la révision du procès d’un pédophile récidiviste assassin d’un enfant de six ans. La peine a été commuée en condamnation à perpétuité. Dès la présentation de cette affaire, elle comprend qu’elle n’aurait pu le défendre et qu’elle aurait souhaité sa mort.

Se taire, mot d’ordre jamais formulé mais induit par les attitudes. Continuer à vivre comme si rien n’avait eu lieu. Pour trouver sa voie, il lui faut exhumer la parole. Alors l’auteure décide de mettre ses pas dans les sentes parcourues, par elle et par le criminel, des berceaux aux cimetières familiaux, aller sur place, revivre les chutes, puis poursuivre la route. S’élever pour s’extraire des ornières. Son écrit retrace leurs chemins, à elle, à lui, à leurs familles et va lui permettre de se relever.

Ce livre est construit sur l’alternance entre, d’une part, l’histoire du crime et l’étude des pièces des procès, d’autre part, l’histoire de l’auteure. L’une et l’autre se font écho, ouvrant des questionnements sur les narrations judiciaires qui aboutissent à des décisions de justice.   En analysant la façon dont chaque avocat sélectionne les éléments de preuve, en relatant l’attitude du juge et les propos des membre du jury, l’auteure déconstruit avec une immense finesse ce qu’est un verdict. Elle met en évidence la charge idéologique, politique et son intrication avec la subjectivité de chaque acteur de cette plaidoirie.

L’auteure décrit aussi avec finesse, par petites touches et sans pathos, certains processus à l’œuvre au sein de ces deux familles de classes sociales différentes : famille bourgeoise et famille pauvre. Elle ne dénonce, ni n’accuse. Elle parvient à nous faire comprendre comment s’instaure le silence qui se trame bien avant les faits dans les familles, comment la surdité sociale construit la violence.

Si l’empreinte digitale permet une identification précise, cette empreinte là aussi, bien qu’invisible, participe de l’identité d’un sujet. Marzano de conclure : « Ne pas tourner le dos au passé, ne pas le fuir, mais lui tendre la main. Je dis au passé : viens avec moi, donc, tandis que je poursuis ma vie ».

Monique Carlotti – février 2021

 

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