Ni pour ni contre l’Ecologie en général

Trois séries de raisons au moins expliquent la forte poussée des mouvements écologistes dans nombre de pays et de régions et ce qui, de la sorte, est mis en exergue.

D’une part, les modalités de plus en plus affirmées d’un désastre écologique à l’échelle planétaire. La surexploitation des ressources naturelles ainsi que des modes de vie et de consommation parfaitement suicidaires conduisent à léguer aux plus jeunes un monde plein de dangers, y compris pandémiques. Sont de mise « le chacun pour soi », l’indifférence au sort d’autrui et, Covid-19 aidant, le respect de la bien nommée « distanciation sociale ». Tout concourt à abréger consciencieusement, donc aveuglément, le passage de notre espèce humaine sur Terre. Par nature interposée, des pans entiers de la vie en société perdent de leur évidence supposée.

D’autre part, les gauches organisées en partis, associations, publications connaissent une stagnation certaine, malgré une situation socio-historique propice à des solutions de rechange au néolibéralisme aujourd’hui hégémonique. Malgré, et peut-être aussi à cause… Situation à la fois statique, désabusée, inquiète, tracassée. En attente, sinon aux aguets. Mais les gauches, surtout officielles, institutionnalisées, se débattent avec moult querelles internes autour d’egos sur ou sous-dimensionnés dont Freud a déjà épinglé les petites, voire les minuscules différences narcissiques. Arbre psychologique qui ne saurait cacher la forêt des insuffisances doctrinales, des orientations pas toujours claires, des incapacités à intervenir durablement et efficacement sur les enjeux contemporains. Un réel embarras à penser se fait sentir – dont, maigre consolation, la gauche ne détient pas l’exclusivité !

N’empêche qu’à droite, ne pas trop penser, prévoir, imaginer, ne guère faire rêver, s’avère bien moins affligeant et même inquiétant qu’à gauche. Depuis des siècles, des réflexes conditionnés et autres lieux extrêmement communs [en langage classique : les idéologies dominantes] y suppléent cette absence que ses adhérents revendiquent comme une présence pleine.

Stagnation relative de la ou des gauches, donc. Est en jeu, non une disparition pure et simple mais une difficulté certaine à avancer, c’est-à-dire à inventer, à se déployer et conquérir de nouveaux engagements. Stagnation est bien le mot.

Enfin, la prédominance des droites, y compris dans leurs versions dites extrêmes, accentue la polarisation économique, politique, culturelle dans les rouages de pouvoir et davantage encore dans les esprits. Forte emprise d’une mentalité qui naturalise les inégalités sociales et psychologise les conflits dans et entre les humains. Rares sont les dispositifs sociaux ou politiques à y échapper entièrement. Des pans entiers du sens commun y sont pris. Comme si se vouloir progressiste, quoi qu’on entende par-là, était devenu une exception, une anomalie, voire un atavisme pittoresque.

L’écologie s’insinue dans ce triptyque. Elle annonce, soit une recomposition de l’existant, soit un quatrième élément prétendument autonome et indépendant.

Pour expliciter ce dilemme, prenons acte d’un fait décisif : toutes les couches et classes sociales sont loin de léguer un désert à leur progéniture. Jamais les portefeuilles n’ont été si différemment garnis. Des espaces protégés par toutes sortes de hautes murailles qui abritent des modes de vie plaisants et sécures existent bel et bien. La surexploitation des ressources et leur répartition ostensiblement discriminatoire ne fait pas que des malheureux. Bref, l’économie politique continue d’organiser l’ordre social, individuel et collectif. Impossible alors de changer (de perpétuer non plus, d’ailleurs) quoi que ce soit sans prendre part et parti dans les enjeux contemporains – sans viser des transformations d’envergure. C’est là un des destins plausibles des mouvances écologistes : contribuer à la recomposition-actualisation-refondation de la gauche.

Un autre destin consiste à s’ériger en élément autonome et indépendant, au-dessus de la mêlée du soi-disant vieux monde, pourtant plus actuel que jamais. Cette écologie supplétive se propose d’édulcorer quelque peu les inégalités, de dulcifier les modes de vie, de recommander – surtout pas d’imposer – une accalmie de la frénésie consommatrice, bref de rester prudent et réaliste = ébranler a minima l’accumulation des richesses des uns et l’appauvrissement pas seulement matériel des autres. L’écologie peut se prétendre non-partisane et politiquement neutre uniquement si elle épouse les analyses et les pratiques de droite. C’est son droit, bien entendu. Ce n’est pas une raison pour la suivre dans son enfumage.

Rien de plus dérisoire que de se positionner « pour » ou « contre » l’écologie en général ! C’est là un combat d’ombres !

Ce ne sont ni la nature ni l’environnement qui sont en jeu mais les traitements qu’on leur inflige. Pas question de défendre la Nature (!?) ni l’environnement tout court, mais certaines de leurs modalités et des rapports individuels et collectifs à leur égard. Après tout, à moins de succomber à une déification new age, « naturel » n’est pas synonyme de bénéfique, ni même de salutaire. L’environnement peut être parfaitement hostile et inhospitalier. C‘est en bien et en mal que nature et environnement se trouvent largement et profondément pénétrés, travaillés, mis en danger et/ou sauvés grâce aux négligences et aux soucis des humains. Il s’agit d’espaces qui, loin d’exister en soi, se trouvent – toujours – culturellement-socialement modelés. Et qui donnent lieu à des postures diverses et variées à leur propos. C’est pourquoi jamais personne n’attaque ni ne défend La Nature ni L’Environnement.

Il existe, pas du tout l’écologie au singulier, mais des mouvances écologistes plurielles, disparates sinon franchement adversaires pour certaines. Il y a bien une intéressante « écologie politique » – les autres courants l’étant tout autant, selon des orientations divergentes : est dite « politique » l’écologie qui sublime moins que ses concurrentes les enjeux sociaux et idéologiques et qui, de ce fait, se cherche à gauche. La précision et la rigueur de certains des courants écologiques, ou au contraire leur lyrisme utopique, leur bonne conscience, relèvent des options progressistes ou bien des options conservatrices qu’à leur manière elles contribuent à actualiser.

Saül Karsz – octobre 2020

LIRE : J. Mossuz-Lavau, Le clivage droite-gauche. Toute une histoire, Paris, Presses de Sciences Po, 2020, 12€

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