« Toute disposition qui n’engendre pas une présence est inutile »
Edward W. Said, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Editions du Seuil, coll. Points, 2005 (1978)
Tentative de définition
Publié pour la première fois en 1978, ce livre, réédité, a fait l’objet en 2003 d’une préface par l’auteur – l’année de sa disparition. Il y consigne le durcissement des positions aux Etats-Unis, l’emprise grandissante des généralisations condescendantes et des clichés triomphalistes, la domination d’un pouvoir brutal allié à un mépris simpliste pour les dissidents et pour « les autres » (p.8). Qu’en dirait E. W. Said en 2026 ! Dans cette préface, il appelle à un lent travail des cultures entre elles, dans ce qu’elles empruntent les unes aux autres, loin du choc des guerres et des conflits préfabriqués entre « civilisations ». Selon lui, les bannières comme « l’Amérique », « l’Occident » ou « l’islam » sont faussement unificatrices et inventent des identités collectives quand les individus concernés sont très différents.
L’Orient occupe une place particulière dans l’expérience de l’Europe occidentale, et particulièrement pour les Français et les Anglais ; il en est partie intégrante. L’orientalisme exprime et représente cette partie, culturellement et même idéologiquement, sous forme d’un mode de discours, avec, pour l’étayer, des institutions, un vocabulaire, un enseignement, une imagerie, des doctrines et même des bureaucraties coloniales et des styles coloniaux. (p.30) Il est, en outre, un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient. (p.32) et il aurait plus de valeur en tant que signe de cette domination, de cette puissance européenne et atlantique sur l’Orient qu’en tant que discours véridique, savant sur ce monde. L’orientalisme serait donc un corps de doctrines et de pratiques dans lesquelles plusieurs générations de savants, d’universitaires ont investi. La suprématie culturelle –nommée hégémonie par Gramsci- donne à l’orientalisme, encore aujourd’hui, sa force et sa constance.
Ni un thème, ni un complot, ni une collection vaste de textes sur l’Orient, l’orientalisme est plutôt la distribution d’une certaine conception géo-économique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de sociologie, d’histoire et de philologie ; c’est l’élaboration non seulement d’une distinction géographique (…), mais aussi de toute une série d’ « intérêts » (…) ; il est (plutôt qu’il n’exprime) une certaine volonté ou intention de comprendre, parfois de maîtriser, de manipuler, d’incorporer même, ce qui est un monde manifestement différent » (p.46). Ainsi des puissances européennes aiguillonnent l’Orient pour le faire entrer dans la vie active, le rendre utile, le sortir d’une passivité « orientale », sans le laisser suivre sa propre voie, l’opinion canonique étant que les Orientaux n’ont pas de tradition de liberté. (p.403)
Le domaine de l’orientalisme
L’orientalisme apparait comme une rationalisation de la règle coloniale, alors que celle-ci est justifiée par avance par l’orientalisme. Depuis le milieu du dix-huitième siècle, l’Europe possède un savoir systématique croissant sur l’Orient, aussi bien à travers le fait colonial que par intérêt général pour ce qui est autre et inhabituel, cette étrangeté qu’exploitent les sciences nouvelles : ethnologie, anatomie comparative, philologie et histoire, auxquelles s’ajoutent une masse considérable d’œuvres littéraires et de récits de voyageurs (p.87).
Le savoir sur l’Orient, parce qu’il est né de la force, crée en un sens l’Orient, l’Oriental et son monde (…) l’Oriental est contenu et représenté par des structures dominantes (p.88). Et ce d’autant plus que de 1815 à1914, l’empire colonial direct de l’Europe est passé de 35% de la surface de la terre à 85%. Les Britanniques et les Français, pour éviter la guerre, décident de partager cet empire, et cette espèce de pouvoir intellectuel que représente l’orientalisme. La teneur des relations entre le Proche-Orient et l’Europe a été initiée par l’invasion de l’Egypte par Bonaparte en 1798, une occupation et une appropriation scientifique qui ont mis en train entre l’Est et l’Ouest des processus encore à l’œuvre. Pour saisir la réalité matérielle de ce mode de pensée qu’est l’orientalisme, il faut garder à l’esprit que les « intérêts locaux » sont des intérêts particuliers de l’orientaliste, l’ « autorité centrale » étant l’intérêt général de la société impériale dans son ensemble. La spécialité de l’orientaliste était mise directement au service de la conquête coloniale où il s’impose dans la médiation pour connaître l’Orient.
L’orientalisme est à strictement parler un domaine de l’érudition. L’une de ses caractéristiques majeures est sa taille énorme, indéterminée, avec une capacité presque infinie de subdivision (p.105). Les travaux philologiques sont innombrables (arabe, dialectes indiens, hébreu, pehlvi, assyrien, babylonien, mongol, chinois, birman, mésopotamien, javanais, etc.). Un rapport textuel s’établit entre orientalistes et Orient. Parmi elles, les relations entre savoir et géographie sont parmi les plus intéressantes. Elles rappellent que le cœur du domaine islamique a toujours été la région la plus proche de l’Europe, appelée Proche-Orient, et que l’arabe comme l’hébreu sont des langues sémitiques. De plus, du septième siècle à la bataille de Lépante en 1571, l’islam a dominé ou menacé la chrétienté européenne, ce qui reste dans les esprits de part et d’autre.
Si nous nous sentons proches de l’Orient, ou non étrangers, c’est que nous avons une idée très peu rigoureuse de ce qui est « là-bas », à l’extérieur de notre propre territoire. La prérogative revient à l’Europe de mettre en forme, d’articuler l’Orient comme un espace qui, autrement, serait silencieux et dangereux ; il s’impose comme danger insinuant (p.115). Et les représentations oscillent entre un Ancien Monde paradisiaque et un Nouveau Monde, tel celui de Christophe Colomb, ce qui engendre de la confusion, notamment en ce qui concerne l’islam jugé comme une version nouvelle et frauduleuse du christianisme. La crainte du « péril ottoman » dans l’Europe du dix-septième siècle représentait en effet un danger constant.
Ce que véhicule la Bibliothèque orientale, somme visant à réunir tous les savoirs sur l’Orient, c’est d’orientaliser l’Orient, de porter un jugement ordonné, discipliné de ce matériau, pour exercer une force sur l’Orient, sur l’orientaliste et sur le « consommateur » occidental de l’orientalisme, lequel finira par prendre les codifications orientalistes pour le véritable Orient. Dans le système de connaissances sur l’Orient, celui-ci est moins un lieu au sens géographique qu’un topos, un ensemble de références (p.310) par lequel il y a toujours conversion de l’Orient de quelque chose en quelque chose d’autre, un processus discipliné, enseigné, avec sa rhétorique. Bonaparte veilla en Egypte à ce que l’Institut, cette division savante de l’armée, menât ses réunions, ses expériences afin qu’elles fussent enregistrées. Cette grande appropriation collective d’un pays par un autre donna la Description de l’Egypte, publiée en trente-trois énormes volumes entre 1803 et 1828 (p.158).
L’expérience moderne de l’Orient naît de l’agent de domination et de dissémination qu’a été cette Description, alors même que l’occupation de l’Egypte par Bonaparte fut un échec sur le plan militaire. Après Napoléon, le style de représentation de l’orientalisme change radicalement pour devenir un langage qui réassemble l’Orient et annihile ou réduit son étrangeté comme, dans le cas de l’islam, son hostilité. Des personnalités comme Renan croyait vraiment recréer dans son œuvre l’Orient tel qu’il était en réalité. Ferdinand de Lesseps détruisit, avec le canal de Suez, la distance de l’Orient, son exotisme constant, sa résistance hostile pour la transmuer en association obligeante et soumise (p.171).
On peut comprendre les aspects essentiels de la théorie et de la praxis orientalistes modernes (dont découle l’orientalisme d’aujourd’hui), non comme un accès soudain de savoir objectif sur l’Orient, mais comme un ensemble de structures héritées du passé, sécularisées, réaménagées et réformées par des disciplines telles que la philologie qui, à leur tour, ont été des substituts (ou des versions) du surnaturalisme chrétien (p.218).
Au cours des dix-neuvième et vingtième siècles, l’expansion européenne irrésistible à la recherche de nouveaux marchés, de ressources et de colonies détermine les rapports entre Orientaux et Européens. L’orientalisme s’est métamorphosé de discours savant en institution impériale et a dominé l’Orient parce que celui-ci était plus faible et que les idées de l’orientalisme ont un usage politique. Au moment de la conférence de Bandung, en 1955, l’Orient a gagné son indépendance politique sur les empires occidentaux. L’orientalisme condamne alors cet anticolonialisme.
La possibilité même du développement, de la transformation, du mouvement humain –dans le sens le plus profond du terme- est refusée à l’Orient et à l’Oriental (…) C’est justement l’absence de l’Orient qui rend possible la présence de l’orientaliste. (pp.358)
La phase récente
Toutes les parties du monde qui furent colonisées sont maintenant liées aux Etats-Unis par un vaste réseau d’intérêts ; les anciennes disciplines philologiques créées en Europe ont été remplacées par des sous –spécialités universitaires. L’orientaliste est devenu un « spécialiste en aires culturelles ». La littérature n’en fait plus partie. Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis se sont emparés du rôle impérial que jouaient la Grande-Bretagne et la France, avec l’exploitation des ressources pétrolières, stratégiques et humaines. Dans ce monde, l’idéologie portée par les mythes est présente chaque fois qu’on invoque la tente et la tribu, ou le caractère national arabe. Un mythe n’analyse pas, ne résout pas les problèmes : il les représente comme déjà analysés et résolus (p.511).
Aujourd’hui, l’idée de repenser et de reformuler les expériences historiques fondées sur la séparation géographique des peuples et des cultures est cependant au cœur de travaux érudits de critique. (p.566)
Brigitte Riéra – mai 2026

