You are currently viewing Les angoisses du marché

Des experts célébrés et des journaux appréciés l’affirment : chute du prix du pétrole, économie russe en récession, « affaires » (avec guillemets) plus ou moins illicites dont l’incrémentation constante érode la confiance dans les affaires (sans guillemets), négoces et autres manipulations plus ou moins licites, pays européens menacés d’inflation-déflation, agences de notation qui sabrent la côte de pays qu’on imaginait à l’abri de tels avatars…, tous ces indices révèlent que le marché est aux prises avec des angoisses aigües. Si la situation n’est pas nouvelle, son caractère massif s’avère fort inquiétant. L’angoisse, donc ! On sait depuis Kierkegaard, Dostoïevski, dans un autre registre Freud et Lacan, qu’elle mérite attention, requiert diagnostic, exige dépassement – sous peine de dangers encore plus mortifères. Douloureuse à l’échelle individuelle, l’angoisse devient affolante quand son porteur n’est rien de moins que le marché, macro-entité omnipuissante et omniprésente.

Or, tant d’inquiétude résulte d’essoufflements économiques et financiers à répétition – lesquels font corps avec le fonctionnement du marché, lui sont aussi constitutifs que finalement indissociables. Ce ne sont pas des anomalies mais des retours en force, sinon des retours du refoulé, quoiqu’il en soit des éclosions. Autant dire que le marché s’angoisse de ce qui arrive au marché, de ce qui arrive à partir du marché. Il s’angoisse de lui-même. Serait-il victime d’une passion tautologique ? En fait, pareils essoufflements sont bien l’objet de cette angoisse mais nullement leur cause – laquelle nait de ce constat d’après lequel le monde n’est aucunement régi par la perfection imaginaire d’échanges équitables et sans accrocs. Le réel résiste à fonctionner comme une transaction ininterrompue de biens et d’êtres, d’objets et de sujets. Impossible fusion du marché idéal et du marché effectif : voilà une inépuisable source d’angoisse.

Cela dit, le marché est-il un être vivant susceptible de s’angoisser ? Sans aucun doute – mais juste aujourd’hui. Car une condition déterminante, actuellement hégémonique, est requise : l’angoisse doit être propulsée au statut de signifiant-maître et la psychologie érigée en discipline-reine. Dès que les mécanismes économiques sont imaginés comme des matérialisations de quelque sentiment tapi dans l’ombre, le marché succombe à l’angoisse, à la joie ou à d’autres configurations psychiques dites « profondes » pour bien souligner qu’elles sont détectées uniquement par des spécialistes ad hoc. Dès que les logiques économiques et politiques sont tenues pour des émanations particulières de la psychologie, le marché est enclin à des irruptions sentimentales, à des états d’âme, à des vibrations, dissonances et consonances intimes. On affirme alors que le marché est déprimé, méfiant, optimiste, euphorique, en hypertension, etc. etc.

Las, le marché n’a rien d’un être sentimental, il ne s’angoisse ni ne jouit pas non plus. Situation qu’en revanche les humains connaissent bien. C’est pourquoi ils peuvent, confrontés à cette mise en scène de « la loi d’airain » du capital [Marx] appelée le marché, s’adonner à un délire animiste qui projette du psychisme partout… Opération bel et bien fantastique, ses bénéfices sont pourtant loin d’être minces. Faire du marché (Le Marché ?) un être doté de psychisme le naturalise, le transmue en évidence tout en lui ôtant toute dimension idéologique, toute prise de parti, toute historicité. Le caractère soi-disant neutre du psychisme marchand vient escamoter le caractère forcément partisan des idéologies. Telle est précisément la représentation idéaliste de ce que le marché est supposé être – s’il n’était pas un marché, mais un esprit… Il en va de même pour le psychisme humain, lui non plus n’existe pas en état de lévitation sociale, déconnecté ou déconnectable de l’histoire et des histoires. Tous les humains ne sont pas assaillis par des angoisses identiques, référées aux mêmes valeurs et orientations, celles-ci visant à conserver ou bien à subvertir le monde tel qu’il va. Les ressentis humains les plus intimes, ainsi que le marché dans ses fonctionnements les plus objectifs ne sont, ne sauraient être idéologiquement neutres. Ni inconvénient ni moins encore tare, c’est là une condition sine qua non de toute existence individuelle et collective.

Conclusion : sont aujourd’hui hégémoniques, à partir de la ou des psychologies, leurs tendances psychologistes – des conceptions du monde attachées à fournir des omni-explications sur n’importe quoi, n’importe qui, n’importe quand. Chaque fois que la logique psychique, restreinte comme toute autre, sert à sous-estimer, sublimer, occulter ou remplacer la logique idéologique, nous sommes en présence d’une modalité contemporaine d’obscurantisme. A combattre comme telle.

Saül Karsz – janvier 2015

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