You are currently viewing Il était une fois la société individualiste

Du café du commerce aux revues et journaux de grande diffusion en passant par une vaste littérature sociologique, psychologique, économique, politique…, il est entendu que nous vivons dans une société individualiste. Dissemblance capitale vis-à-vis d’un passé de plus en plus lointain que chacun peut vérifier quotidiennement. Gage de progrès et de modernité, d’affirmation de soi contre l’anonymat de masse, mais aussi témoignage de la difficulté à faire société, de la dilution du lien social, de l’effilochement des solidarités syndicales, politiques, sociales…  Cela dit, qu’en est-il vraiment ?

Dans son principe, une société est une trame enchevêtrée de rapports sociaux, liens interindividuels, situations personnelles, pratiques collectives, institutions, productions économiques et positionnements politiques, règles et lois, groupes, couches et classes sociales, configurations idéologiques diverses et variées…

Parmi ces dernières, l’individualisme, – soit une des représentations possibles à propos de la société contemporaine, – mais pas la seule. Quel en est son intérêt ? Si eu égard à son organisation et fonctionnement réels une société individualiste existait, alors le destin des individus et des groupes dépendrait exclusivement d’eux, de leurs ressources, volontés, choix, désirs. Les logiques socio-historiques, économiques et politiques ne pèseraient en rien, ou presque… sur le destin individuel ou collectif. L’individu auto-généré serait la cause de ses succès, réussites, richesses, et, le cas échéant, de ses déboires, ratages, misères.

Le néolibéralisme ne saurait demander mieux dans une conjoncture de crise comme celle que nous vivons !  Tenir l’individualisme pour une définition de cette société contribue à escamoter les déterminants objectifs de cette crise et de cette société, les responsabilités économiques et les enjeux politiques. En revanche, tenir l’individualisme pour une superstructure à regarder de près et à déconstruire tel un symptôme, libère la place pour tenter de comprendre un peu mieux ce qui se passe aujourd’hui…

Ce n’est pas la société qui est individualiste, collectiviste ou autre chose, mais des représentations que certains s’en font et dont ils réussissent à convaincre une large majorité de gens. Ni moteur ni raison d’être, l’individualisme énonce le point de vue de groupes, classes, institutions et dispositifs à propos de ce que serait la société contemporaine.  Mais que celle-ci n’est pas. Est en jeu un projet de société, absolument pas une société effectivement existante.  L’individualisme n’est ni plus ni moins qu’une construction idéologique à propos des sociétés dans lesquelles nous vivons.

Construction fantomatique ? Mais les fantômes ont bien un corps, une présence, ils s’activent dans le réel, inspirent craintes et satisfactions, font du bruit, expliquent pourquoi le monde va comme il va, ce que nous y faisons, devrions ou pourrions faire… C’est bien cette réalité idéologique que chacun vérifie quotidiennement. C’est ce fantôme que le sens commun, les revues et la littérature  à prétention scientifique décrivent, auscultent, mettent en valeur ou dénigrent. La « société individualiste » est visible et palpable, – à condition cependant d’y porter foi, d’y croire. A défaut, c’est un tout autre monde qui se met à exister.

Telle est l’utilité opérationnelle du concept – difficile mais indispensable – d’idéologie.  Condition sine qua non pour éviter de prendre des vessies pour des lanternes.

Cela dit, une formule comme « société individualiste » recèle bien d’autres dimensions. On y reviendra donc. Beau programme pour une nouvelle année de travail, n’est-ce pas ?

Saül Karsz – Janvier 2012

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