Eviter Marx, rejeter Lacan, mais encore… ?

Dans « Retour à Reims », Didier Eribon déplie son histoire familiale et l’inscription de celle-ci dans la classe ouvrière. Il évoque  sa trajectoire personnelle axée sur le désir de fuir cette appartenance là. L’essai d’auto-analyse qu’il propose tranche avec ses travaux philosophiques sur Foucault, Levi  Strauss,  Lacan… Rédigé à la mort de son père, sujet haï par lui, car désigné comme violent, homophobe et résigné à son sort, Didier Eribon est amené à revisiter l’histoire familiale et a dépsychologiser le portrait des personnages pour en montrer les surdéterminations économiques et politiques et leur impact sur la subjectivité des uns et des autres.

La question des rapports de classes et de leur emprise sur l’assujettissement des sujets est au cœur de ses deux ouvrages [Retour à Reims, 2010 et Retours sur retour à Reims, 2011]. Dans ces deux textes, D. Eribon s’efforce d’exposer ses catégories d’analyse pour expliquer les mécanismes de domination et de soumission au sein des rapports sociaux. Si cette proposition est particulièrement bienvenue, en revanche, l’argumentaire théorique développé laisse perplexe. Les références à la problématique ouverte par Marx et à celle élaborée par Lacan sont interprétées d’une manière équivoque, au sein de laquelle le sociologisme et le psychologisme font loi.

Ainsi, la question des antagonismes de classes est décrite sous l’angle d’un déterminisme absolu : « …ils sont tôt tracés, les destins sociaux ! Tout est joué d’avance ! Les verdicts sont rendus avant même que l’on puisse en prendre conscience. Les sentences sont gravées sur nos épaules, au fer rouge, au moment de notre naissance, et les places que nous allons occuper définies et délimitées par ce qui nous aura précédé : le passé de la famille  et du milieu dans lesquels on vient au monde »[1]. Non seulement D. Eribon fait l’impasse sur sa propre situation, soit les marges de manœuvre qui lui ont permis de s’extraire de sa condition sociale, mais surtout, il présente une version doctrinale de la conflictualité sociale érigée en un face à face entre des castes ou des groupes indivis « une sorte de grand affrontement mythologique entre des entités à majuscules ! »[2]Il paraît ainsi ignorer le caractère dynamique, mouvant et dialectique des classes sociales décrites par Marx, leurs mutations et recompositions incessantes au sein des formations économiques et sociales. D. Eribon constate les antagonismes sociaux sans pouvoir les démontrer : «…comment penser la conflictualité sociale sans se placer à nouveau sous la férule d’une doctrine unifiante – le marxisme – dont il a été si important de se défaire pour appréhender la politique d’après Mai 68. Ne pas croire à la « Lutte des Classes » ne signifie pas qu’on doive renoncer à percevoir l’évidence qu’il existe des luttes dans lesquelles les classes s’opposent »[3]L’analyse tourne en rond, l’auteur s’efforce de contourner le concept de « lutte des classes » sans pour autant arriver à s’en dégager. Par ailleurs, s’agit-il de croire ou pas ou bien d’essayer de produire des analyses pertinentes avec ou contre certains concepts majeurs ?

Si cette contorsion épistémologique (éviter Marx) accentue les arguments sociologisants de l’auteur, le psychologisme n’est pas non plus absent de ses propos, en particulier dans la lecture critique qu’il fait de la psychanalyse. Il indique « j’ai souligné à quel point une approche psychanalytique des processus que je décris dans ce livre reviendrait à les désocialiser et à les dépolitiser »… « L’interprétation en termes psychanalytiques est trop facile, jouée d’avance : le père, la mère, l’Oedipe, bla bla bla… La psychanalyse singularise (elle étudie un individu) et universalise (selon des grilles d’interprétation à validité universelle), alors qu’il est important, au contraire, de désingulariser et en même temps de désuniversaliser les phénomènes pour comprendre la formation historique et sociale des psychismes de manière différentielle selon les classes sociales… »[4]

On l’aura compris, selon D Eribon, Marx sert à construire une hypothèse manichéenne de l’histoire, une opposition bloc à bloc des classes sociales, quant à Lacan, il est supposé produire des analyses subjectives qui font irrémédiablement l’impasse sur les conditions sociales. Lecture assez simpliste, même si tout n’est pas faux[5]. Mais surtout,  tout n’est pas vrai dans les commentaires que D. Eribon fait des problématiques travaillées par Marx et par Lacan.

Ces deux ouvrages, « Retour à Reims » et « Retours sur Retour à Reims » sont des témoignages riches de l’histoire intime et sociale de l’auteur, mais ils ne semblent pas à la hauteur de leur prétention théorique et ratent assez fortement leur cible : donner des éléments de compréhension sur la question des trajectoires singulières et des déterminismes sociaux, sur les multiples formes de domination et donc de résistance, bref sur le nouage entre le psychique et le politique.

Jean-Jacques Bonhomme – Décembre 2011


[1] p 52-23 in Retour à Reims

[2] P 47 in Retours sur retour à Reims

[3] P 47 in Retours sur retour à Reims

[4] p 86-87 in Retours sur retour à Reims

[5] Notamment dans les multiples usages du Marxisme et du Lacanisme, après Marx et après Lacan.

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