1. Je ne dirai pas qu’il importe d’aborder la question de la souffrance, mais plutôt qu’il convient de prendre acte que cette question nous a… abordé, au sens où ce mot vaut en matière de piraterie. Nous avons été saisis par un nouveau vocabulaire et chacun sait que la guerre est toujours en premier lieu une guerre des mots. C’est un fait de discours qui s’impose donc désormais, pour autant qu’on ne s’acharne pas à le méconnaître.
Dans le champ psychiatrique c’est hélas plutôt le cas, où l’on s’en va répétant que « l’objet de la psychiatrie » n’est pas la santé mentale et son cortège de troubles nouvellement identifiés. Notre objet, ce qui fait que nous sommes « chez nous », ce serait le domaine des pathologies mentales, pour ne pas dire de la folie. La conséquence de cette méconnaissance s’en déduit : la « souffrance mentale » et les « troubles » nouvellement apparus, ne font pas question pour ces collègues.
2. Pour qu’il y ait question, encore faut-il que l’on s’en fasse le lieu d’adresse, le lieu de complémentation, acte préalable à tout travail transférentiel. Je considère que le préalable à toute réflexion est de prendre acte de l’émergence de ce terme (la « souffrance ») comme nous questionnant.
Je n’ai pas de difficulté à ce faire dans la mesure où j’ai toujours conçu les pratiques de la folie comme fait de discours, selon la leçon foucaldienne. Je peux forcer le trait ainsi : selon moi, est demande psychiatrique ce qui est adressé au psychiatre comme tel.
D’où émerge la question suivante : si la « santé mentale » est le nouveau paradigme du champ des politiques publiques jadis « psychiatriques », pourquoi donc doit-elle émerger au lieu de la psychiatrie, expertisée par des psychiatres ? Ou encore, comment se fait-il que le terme même soit issu du mouvement de santé communautaire, structuré par certains psychiatres ?
Ce type de questions me conduit à penser l’émergence de ces discours de véridiction (Foucault), de ces nouvelles « économies morales » (Fassin) au titre non seulement de politiques néolibérales, ce qu’elles sont assurément, mais au titre aussi de traitement des contradictions que celles-ci produisent.
Frank Chaumon
psychiatre, psychanalyste [Paris]
Octobre 2012
