1. La souffrance est au cœur du lien social et politique. Elle fait partie de la trame morale de la vie quotidienne. Elle nous lie aux autres dans un lien qui devrait être aux antipodes de ces formes de « désaffection » ou « d’impassibilité » qui se multiplient dans certains univers de travail. C’est un enjeu de vie commune et de lutte politique.
Est-ce une question actuelle ? Non. Politiquement, la référence à la souffrance a permis de critiquer divers types d’occultations de l’insupportable au moins depuis l’époque moderne. Mais elle prend aujourd’hui des formes nouvelles, qui ne trouvent pas toujours à accéder à un espace public.
Il importe de comprendre ce qui se joue lorsque la souffrance est tue et quand elle parle, quand le récit de la souffrance devient une forme de narration du social. Nous devons veiller à l’émergence du vivant de la souffrance.
2. A partir de ma participation à une clinique du travail liégeoise, je proposerai une réflexion sur les articulations possibles entre clinique et critique. Les cliniciens, comme d’autres intervenants sociaux, sont confrontés à un entrecroisement croissant de problématiques psychiatriques avec des questions directement liées à la précarité ou à la violence sur les lieux de travail. Peuvent-ils contribuer à renouveler la critique sociale ? Leur travail doit-il avoir une portée politique ?
Comme intervenant, se taire est parfois synonyme de complicité à une sourde violence ; se faire porte-parole dans l’espace public risque d’empêcher le travail d’élaboration psychique nécessaire aux personnes en souffrance. Si la clinique a une vocation démocratique, je soutiendrai aussi qu’il faut prendre acte des disjonctions nécessaires entre la clinique du travail et la critique sociale.
Thomas Périlleux
sociologue [Louvain]
Octobre 2012
