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Il y a différentes manières d’aborder un thème, surtout si celui-ci comprend des multiples aspects, des dimensions entrecroisées, et qu’en outre il donne lieu à d’amples consensus dans les milieux les plus divers. Deux de ces manières méritent attention ici. On peut en effet décrire avec autant de soin que possible le thème proposé, spécifier certaines de ses caractéristiques, commenter ses incidences, bref confirmer qu’il s’agit bien d’une évidence. Ceci revient à négliger ce fait que toute lecture est interprétative, même si elle se prétend littérale… On peut, en revanche, dépasser le stade de la description et donner droit de cité à l’interrogation, au repérage des présupposés, à la mise en perspective. Ne pas admettre d’emblée que le thème nage dans l’évidence et que ses termes vont de soi : condition sine qua non pour tenter de savoir de quoi on parle très précisément et sur quoi il s’agit d’intervenir au juste. Telle est la perspective développée dans le présent article.

Au terme de notre parcours, nous espérons montrer que ce qui apparaît de prime abord comme un problème à résoudre consiste en réalité en un symptôme à interpréter. Le travail clinique dans le domaine social et médico-social devrait s’en trouver largement facilité…

1. Questionnement

«Primat de l’individu et crise du collectif » : mille indices attestent de la prédominance contemporaine de l’ordre individuel et de la difficulté, sinon de l’impossibilité à faire fonctionner des collectifs.  Ce primat et cette crise ne cessent de se fortifier réciproquement. Ils se déroulent sur une large panoplie d’attitudes et de comportements. Exemple parmi bien d’autres : la liberté revendiquée par des individus, jeunes ou moins jeunes, soucieux de se conduire au mieux de leurs goûts, besoins, intérêts et bien entendu caprices. Intronisation, chemin faisant, d’un individu-roi désolidarisé des rattachements familiaux et sociaux, réduits à un minimum plutôt utilitaire. Y prennent racine les problématiques d’autorité et de discipline, notamment en milieu scolaire. Exemple encore du militantisme associatif, syndical et politique, qui n’a pas du tout disparu, mais s’avère cependant laborieux, improbable, guère pérenne. Des sociologues évoquent à ce propos « la société d’individus », atomes juxtaposés les uns à côté des autres dans des sociétés de plus en plus anomiques, sans référentiels partagés.

On retrouve cette situation à l’échelle sociale générale ainsi que dans le cadre des interventions sociales et médico-sociales. Le primat de l’individu et la crise du collectif s’y trouvent exacerbés s’agissant d’enfants et de jeunes placés dans des institutions et-ou suivis par les travailleurs sociaux : les configurations psychiques et comportementales de ces publics ne s’accordent pas toujours avec les contraintes spécifiques des activités scolaires, de loisirs, de vie commune, moins encore avec le consentement à l’autorité et aux règles forcément collectives que ces activités supposent. Rendu malaisé, vécu comme éclaté et incohérent, le vivre-ensemble requiert une part variable mais toujours significative d’imposition, de prescription impérative, plus d’une fois de sanction – autant d’éléments avec lesquels le souci de socialisation des publics s’accommode péniblement. Eduquer sous contrainte ne saurait constituer, pour les courants progressistes au moins, un idéal éducatif exaltant. Des compensations subtiles sont à inventer entre logiques individuelles et exigences collectives, pas toujours couronnées de succès au demeurant…

Ce, d’autant plus que le primat de l’individu et la crise du collectif ne comportent pas que des inconvénients. Des espaces d’autonomie sont indispensables à la construction individuelle, le collectif ne devant nullement jouer un rôle d’étouffoir des initiatives. Il faut bien du mou, du jeu, du terreau fertile aux trouvailles. Pas, cependant, au point que chaque sujet reste plus ou moins entièrement livré à ses penchants et désirs. Bref, la prise en compte de la complexité des situations, des personnes et des personnages est de mise, la recherche d’équilibres et d’un juste milieu entre des éléments disparates s’avère aussi quotidienne qu’incontournable. Et malaisée ! Mais c’est là un devoir impératif pour des institutions sociales et médico-sociales qui ne se veulent pas des maisons de redressement new-look, placées sous l’emprise d’une des nombreuses variantes de la pensée unique, c’est-à-dire de la non-pensée…

Il nous faut donc décrypter cet ensemble composite, pour en tirer quelques orientations. Première remarque : « individu » – « collectif » sont des termes génériques, habituels et finalement banaux des langues latines. Mais ils changent sensiblement quand ils viennent détailler, l’un, un primat, et l’autre une crise. Ils acquièrent alors des valeurs particulières, ont une portée ad hoc. Ces termes courants deviennent des composantes lourdes de sens.

De par leur caractère historique, avant tout : l’individu d’aujourd’hui n’est pas la créature de jadis, entre ces termes et les phénomènes qu’ils désignent la rupture est sans appel. Ce ne sont nullement des synonymes. Autant la créature est dépendante d’une autorité supérieure, généralement divine, d’où elle est supposée tirer sa raison d’être, sa mission et ses règles de comportement, autant l’individu est imaginé autonome, autogéré, sinon auto-généré, capable d’initiatives, y compris pour s’isoler du collectif familial, scolaire, social, politique… L’individu peut aller jusqu’à se dire apolitique, non engagé avec aucun collectif, tandis que la créature ne saurait démissionner des mandats divins qui  la définissent. N’est pas individu qui veut ! Nous sommes en présence d’un terme chargé, surdéterminé.

Certes, rien n’interdit de prendre la créature pour un individu, si toutefois ce dernier vocable est décliné dans son acception générique, généraliste, indéterminée. En termes linguistiques, nous dirons que le signifiant « individu » admet plusieurs signifiés « individu », une formule comme celle du primat de l’individu représentant un de ces signifiés. Preuve a contrario : « créature » est aujourd’hui un nom réservé aux très jeunes enfants, et un qualificatif péjoratif pour des adultes dont les comportements seraient quelque peu puérils…

Il en va de même pour la composante « collectif », qui n’est pas un synonyme de  « communauté » (ecclésiale, corporative, familiale, politique, etc.). Le collectif est un ensemble dont on peut ou pas faire partie, un certain choix est concevable, tandis que de la communauté personne ne saurait s’extraire sans risque de disqualification, voire de disparition pure et simple.

Deuxième remarque : les composantes « individu » – « collectif » fonctionnent au sein d’un binôme spéculaire. Dans ce jeu de miroirs, chaque composante renvoie à l’autre, reste parfaitement incompréhensible sans l’autre, en a besoin telle son ombre portée. Chacun des termes est l’envers de l’autre. Et c’est alors qu’une double opération a lieu : chaque composante exclut la composante opposée dans la mesure où elle se définit contre elle (l’individu cherche à ne pas se mouler dans le collectif, le collectif cherche à inclure tous les individus), mais en même temps aucune des deux composantes ne peut se passer de son vis-à-vis.

Affirmer le primat de l’individu va de pair avec l’affirmation d’après laquelle le collectif est en crise, et réciproquement, tels des vases communicants ou des norias sans fin, la crise de l’un annonce le primat de l’autre. Pour que l’individu soit supposé autonome et plus ou moins original, le collectif doit revêtir un caractère massif, d’un seul tenant, laissant peu de place aux différences et originalités. L’Individu-roi se confronte au collectif-carcan.

Point essentiel : nous sommes en présence d’une construction socio-historique, pour laquelle des matériaux spécifiques entrent en lice, agencés selon les quelques remarques qu’on vient de détailler. Du postulat d’après lequel il y a aujourd’hui un primat de l’individu et une crise du collectif, on peut dire beaucoup de choses, sauf qu’il serait naturel et évident, ou même éternel au point que l’histoire sociale n’y serait pas omniprésente. C’est pourquoi je propose d’y voir une construction, – une construction parmi d’autres possibles.

Point essentiel, en effet, car ce qui se construit dans l’histoire peut également y être défait et céder place à d’autres positionnements théoriques, à d’autres pratiques de terrain. Mettre l’accent sur le rôle déterminant de l’histoire, plus précisément d’un certain relativisme historique, fait reculer toute idée d’inexorable fatalité à laquelle il faudrait quoi qu’il en soit se soumettre. Des perspectives s’ouvrent, des marges de manœuvre s’esquissent…

2. Ouvertures

Changement de registre. Tentons maintenant de mettre en perspective le binôme individu-collectif, de manière à interpréter autrement que dans son sens courant le postulat du primat et de la crise.

L’individu tel qu’il existe dans les sociétés réelles, tel que chacun de nous peut se représenter les autres individus tout en se représentant soi-même en tant qu’individu, cet individu-là n’est nullement indivis, sans failles, d’une seule pièce. Il n’est maître ni de son désir, ni de ses désirs. Ni même, complètement, de ses propos : il peut émettre, en toute sincérité, son « opinion personnelle », – laquelle peut consister dans une platitude on ne peut plus ordinaire… Le narcissisme des petites différences (Freud) n’est jamais complètement absent dans les opinions dites personnelles. Bien entendu, l’individu fait des choix, y compris le choix décisif de rester en vie ou de se suicider, il donne son adhésion à tel ou tel groupe, s’engage pour certaines causes et-ou s’en éloigne, se marie ou divorce, etc. Il dispose de pouvoirs décisionnels plus ou moins significatifs, c’est pourquoi il ne s’agit aucunement d’un pantin manipulé par des forces intérieures, cachées et ténébreuses !

Il n’en reste pas moins que cet individu-là, cet individu réel agit, réfléchit, se comporte en fonction de poussées, de contraintes et répétitions auxquelles il peut difficilement se soustraire, selon des configurations dont les tenants et les aboutissants ne sont nullement manifestes, obvies, clairs. L’individu est aux prises avec une liberté forcément limitée. Qu’il puisse en prendre acte, connaitre ce qui l’agit, notamment par une démarche thérapeutique, n’implique surtout pas que ces configurations deviendraient enfin transparentes, – ni pour lui ni pour personne. Nous évoquons ici l’inconscient, qui n’est en rien un accident, ni un incident fortuit, mais bien une structure, une constante et persévérante logique. Pris dans ce sens, individu est une appellation passablement rudimentaire pour dire « sujet ».

Moralité : nul besoin d’un collectif pour que des diktats implacables se fassent jour. D’autant moins, d’ailleurs, qu’à tous âges, genres et conditions sociales, quel qu’en soit le diagnostic psy, le dit sujet est nécessairement porteur de normes, valeurs, représentations et modèles dont il fait état dans ses dires et dans ses silences, qui animent ou découragent ses révoltes, ses consentements, ses démissions, qui orientent ce qu’il entend et ce qu’il n’entend pas… Pas forcément politisé, il colporte cependant des points de vue sur les femmes, les hommes, les adultes et les enfants, sur sa propre sexualité, sur l’autorité et les autorités, sur le monde tel qu’il va, sur un monde souhaitable, etc., etc. Ces points de vue sont des discours, et aussi des pratiques, des gestes, des attitudes, des comportements. Des propos, des causeries, des expressions et des échanges, et aussi des actes, des agissements et des faits. Ensemble jamais neutre, au-dessus de la mêlée, il témoigne des engagements conscients et surtout inconscients de chaque sujet, – ce dont il fait et défait.

C’est pourquoi aucun professionnel sérieux ne songerait à expliquer les fonctionnements familiaux par le recours à la seule dimension psychique, subjective, intime. Car dans l’intimité logent des figures indissociablement familiales et sociales, des permissions et des autorisations surchargées des valeurs et des modélisations propres à un collectif, à un groupe, à un quartier, à une couche sociale, à une culture, des désirs qui supportent et qui sont supportés par des idéologies sociales…

Parce que « sujet » ne veut pas dire uniquement « sujet psychique », l’intervention sociale et médico-sociale est nécessaire, pertinente, efficiente. C’est ce qui rend opportune la démarche clinique que j’appelle transdisciplinaire à propos des sujets socio-désirants[1]

Autrement dit, la psychologie dans ses différentes variantes est une discipline incontournable mais nullement une conception du monde omni-explicative. Et quand c’est le cas, la psychologie s’abîme dans le psychologisme, soit dans une version plus ou moins soft de la théologie. D’où la langue de bois de ses affidés. Or, le psychologisme mine le travail éducatif, qui a toujours affaire avec des subjectivités socio-historiques, ancrées dans l’espace-temps d’une famille, d’une culture, d’une classe sociale, – qu’il s’agisse d’enfants, de jeunes, d’adultes. Par exemple, on a beau déclamer que le travail éducatif vise à ce que les enfants « se construisent »…, ces bonnes intentions restent vagues, sinon inquiétantes, si en même temps ne sont pas explicités les modèles que la dite construction est supposée investir, les référentiels censés s’y déployer, – modèles sociaux et référentiels collectifs, puisqu’il n’y en a pas d’autres !

Ce n’est pas tout. Il faut aussi souligner que ni les institutions, y compris de soins, ni les psychologues, psychanalystes et psychiatres ne fonctionnent avec des critères exclusivement psychiques.  Ne confondons pas l’intention théorique et clinique des interventions avec les conditions socio-historiques sous lesquelles ces interventions ont lieu. Situation bien illustrée par le labeur des psys dans les institutions sociales et médico-sociales… C’est pour les mêmes raisons que les travailleurs sociaux ne sont certainement pas des psys qui s’ignorent, moins encore des psys de poche. Qu’en la matière une formation et des lectures soient toujours utiles, ne fait pas des travailleurs sociaux des similis psys. Sur le terrain, aucun praticien d’aucune discipline n’intervient avec sa seule subjectivité psychique, en deçà et au-delà de toute idéologie. Mais il peut, comme c’est souvent le cas, ne pas en être trop au courant…

On l’aura compris, le psychologisme alimente la croyance dans l’existence de l’individu-roi, bulle renfermée sur elle-même, que certains appellent l’individu post-moderne… Je dis bien :la croyance. Pour qu’il y ait primat de l’individu il faut que le psychologisme occupe le poste de commande, – soit la confusion entre l’individu et son narcissisme, au détriment de ce beau principe freudien d’après lequel « le moi n’est pas maitre dans sa propre demeure »…

Un mot maintenant sur le collectif. Bloc insécable, lui aussi sans failles ni tendances, écrasant sans interruption les différences ? Loin s’en faut ! Il y a bien, et c’est heureux, une unité chez chaque collectif, une identité d’ensemble, une empreinte partagée par ses membres, un style, et bien entendu des contraintes plus ou moins lourdes, parfois carrément insupportables. Mais ce partage n’est pas unanime, ni ces contraintes identiques pour tout un chacun. Ce, subjectivement, de par les caractéristiques psycho-sociales des sujets concernés. Et aussi objectivement, eu égard à la place de chacun dans l’organigramme général, en fonction également des règles et des objectifs fonctionnels du collectif. Aucun de ces éléments n’est statique, défini une fois pour toutes, momifié. Bien au contraire, ils sont mobiles, actifs, dynamiques à des degrés variables… D’où la nécessité récurrente, dans tout collectif, de rectificatifs et de réajustements, sur fond de déviations, dérivations, tiraillements  et éclatements virtuels et-ou réels. Le plus rigide des collectifs ne cesse de gigoter, d’être traversé par des remous plus ou moins significatifs. Jamais d’une seule pièce, sauf dans l’illusion de quelque directeur-patriarche qui rêve à des salariés vraiment et authentiquement derrière lui et à ses ordres (d’où une certaine manière de dire « monpersonnel »).

Bref, un collectif n’est pas une chose, mais un processus partiellement ou hautement mouvementé. Le fonctionnement des équipes de travailleurs sociaux illustre à merveille cette conception plastique des collectifs toujours plus ou moins souples et aussi, indissociablement, plus ou moins rigides. L’analyse clinique permet de le repérer, et de pondérer les doses respectives de flexibilité et de raideur…

Mais il arrive que des collectifs soient imaginés comme des entités figées, compactes, guère traversées d’histoire et d’histoires, sans clivages internes, tels des machines aveugles phagocytant toute différence individuelle au profit d’un magma uniforme et fade. Des collectifs à prendre ou à laisser, en quelque sorte.

Cet imaginaire assez répandu déclenche des procédures pratiques à forte empreinte sécuritaire. Les innovations, exceptions à la règle et autres déviances sont interprétées comme des menaces de déstructuration, voire d’éclatement pur et simple du collectif, et bien entendu comme un indice de dérèglement psychique du ou des individus qui en sont les porteurs. Imaginaire qui tourne rapidement à l’affolement puisque par définition innovations et déviances ne sont pas prévues dans le règlement intérieur, ou paraissent trop décalées au regard des postures éducatives ou assistantielles des professionnels. En passant soit dit, le problème n’est pas que les professionnels soient pris – comme tout le monde – dans des orientations, postures, parti-pris et préjugés, – le problème est qu’à défaut de les soumettre à une interrogation rigoureuse et soutenue, ils les prennent pour naturels et intangibles. Du coup, les enfants qui ne rentrent pas bien dans les cases deviennent démesurément maladifs et malaisés à gérer. C’est ce que nous enseigne l’analyse des pratiques : plus les professionnels imaginent les enfants comme des créatures dépendantes, soumises, etc., c’est-à-dire comme devant l’être, et plus ces comportements infantiles s’avèrent ahurissants, anti-naturels…

En venir à bout paraît d’autant plus urgent que le professionnel peine à comprendre ce que cette déviance apporte de renouveau, de respiration renouvelée, de dégagement. C’est plus d’une fois dommage. Car le refus de participation à un collectif ne relève pas, automatiquement, d’un dérèglement psychique, d’un rapport détraqué à la loi, ou d’une attaque téléguidée de l’extérieur (par les familles, par exemple). Contre ces hypothèses paresseuses  et invérifiables, rappelons que le non-respect des codes et des normes peut revêtir un caractère aussi maladif que leur respect minutieux et implacable, voire paranoïaque. Ou aussi créateur, bien entendu… Dans tous les cas, il ne suffit pas de constater des atteintes à un certain ordre collectif (et non pas, comme certains prétendent, à l’Ordre tout court) : encore faut-il considérer ce que ces atteintes révèlent du fonctionnement du collectif, partant, d’éventuels rectificatifs de forme et-ou de fond à y introduire… Est en cause, non pas une invraisemblable tolérance tous azimuts, ou une permissivité sans frontières, mais la compréhension intelligente du vivant et la confiance raisonnée envers les vivants. Exemple : l’attention éducative et psychologique due à l’enfant déscolarisé gagne à être connectée, dans la mesure du possible, à un travail auprès des enseignants et, à terme, en direction du collectif scolaire… Autrement dit, il n’y a pas – d’un point de vue clinique – des cas individuels, mais des situations structurellement collectives traitées à la hauteur de certains individus qui en sont porteurs.

A examiner de près le fonctionnement des collectifs, une constatation se fait jour, dont il convient de bien prendre la mesure. A savoir : c’est exceptionnel, sinon carrément invraisemblable que le collectif tout court, le collectif en général soit refusé par des enfants et des adolescents ; ce n’est pas n’importe quelle modalité, quelle qu’elle soit, du vivre-ensemble qui fait l’objet de rejet ponctuel ou répété. Il s’agit, chaque fois, de certaines modalités d’organisation et de fonctionnement de certains collectifs. Pas la Loi, mais certaines lois et certaines applications de la dite loi. Pas l’Autorité, mais certaines autorités et certaines modalités particulières d’exercice. C’est précisément cela qu’il s’agit chaque fois de regarder de très près. Pour tâcher de comprendre pourquoi il en est ainsi et envisager d’autres scénarios, d’autres avatars…

Ne pas succomber à des diagnostics simplistes et passablement moralisateurs impose aux professionnels une démarche de clarification ininterrompue, d’interrogation de leurs propres pratiques et non seulement des publics accueillis. C’est à ce prix que l’éducateur peut aussi se faire inventeur. Des réunions de synthèse, des formations, des rencontres, des lectures peuvent servir à cet usage. Prix à payer pour que le terme dévitalisé d’éthique (re)gagne ses lettres de noblesse. Pas question de souscrire à l’énoncé d’après lequel « on a toujours fait comme ça » : l’habitude ne saurait être un gage de pertinence ; qu’on ait toujours fait comme ça peut parfaitement signifier qu’on s’est beaucoup trompé depuis longtemps…

Moralité : l’individu et le collectif sont largement plus complexes que ce qui apparaît dans leur représentation courante. Leurs différences et leurs articulations, leurs recoupements et leurs écartements, sont tout, – sauf élémentaires. La thèse du primat de l’un et de la crise de l’autre s’avère singulièrement surfaite.

Pour ne pas conclure….

L’individu-roi est un des discours possibles à propos des individus réels, en chair et en os. C’est le discours évidemment évident de ceux des humains qui se prennent pour des entités flottantes, éthérées, en état de lévitation sociale. Soyons précis : ce n’est nullement l’individu qui prime aujourd’hui, mais le psychologisme qui, dans l’ensemble de la société et donc aussi dans le travail social, construit, lui, la croyance dans une telle primauté. Et c’est à partir de là qu’un personnage nommé individu-roi entre en scène et se met à agir comme s’il primait pour de vrai.

Le primat imaginaire de l’individu est le primat réel de l’individualisme, soit d’une idéologie collective, sociale, générale, qui excède de tous côtés les individus en chair et en os.

Simple jeu de passe-passe alors ?  Certainement pas, les enjeux sont bien plus graves. Si la croyance prend pied d’après laquelle l’individu prime aujourd’hui, ceci le rend responsable de ce qui lui arrive, de son destin et de son devenir. C’est lui, personnellement, qui est bel et bien normal, peu normal, partiellement ou complètement anormal. Aidé ou démuni par sa structure psychique et-ou son capital génétique, ces atouts ou ces désavantages sont des facteurs déterminants de son existence individuelle et collective. Pareil individu est l’artisan ès qualités de son bonheur et, tant qu’à faire, de son malheur, de ses malheurs. Dans cette éclosion d’omnipuissance narcissique, le collectif n’est pour rien, ou pour peu de chose. Ce qui, dans une institution, au sein d’une pratique, dans le travail d’une équipe, ne va pas, pose problème, interroge des habitudes qu’on croyait irrévocables, est à mettre sur le compte des dérèglements individuels, – à soigner. Or c’est précisément là l’enjeu de l’individualisme, la portée réactionnaire de ce discours de justification de l’ordre des choses. En effet, si l’objet manifeste de ce discours est l’individu, sa visée effective reste bien le collectif. Quand l’individu dérape, il faut le soigner ; quand le collectif connait quelques sursauts, c’est encore l’individu qu’il faut soigner…

Les enjeux de la crise du collectif peuvent alors être déchiffrés. Que celui-ci soit en crise est bien ce qu’il s’agit de croire et de faire accroire, ce que des analyses superficielles ne cessent de ressasser.  Tel est le noyau rationnel du postulat de la crise du collectif : transmettre une croyance, faire savoir que du collectif il ne vaut pas la peine de s’occuper…  N’empêche que cette évidence[2] bute sur un fait incontestable : toutes sortes de collectifs fonctionnent, selon des organisations et des buts disparates, ce qui en fait la richesse d’ailleurs. Ce n’est aucunement le collectif qui est aujourd’hui en crise, même si certains le sont, bien sûr.

La crise réelle réside ailleurs. A savoir : est en crise la représentation du collectif imaginé comme un bloc indivis, sorte de méga-individu définitivement établi, dont les tensions, clivages, divergences et convergences seraient des incidents plutôt fortuits. Est en crise l’illusion du collectif-Un. Est mis en valeur le principe de collectifs à fonctionnement aussi démocratique que possible dans lesquels le débat courtois mais implacable, la dissidence aussi argumentée que possible représentent autant de conditions de survie. Rappel : toutes les crises ne se valent pas, toutes ne sont pas dommageables.

Voilà de quoi mettre en route une réflexion sur l’individuel et sur le collectif qui cède le moins possible aux mirages des lieux communs. Réflexion que j’espère utile pour conduire cette tâche radicalement impossible mais éminemment indispensable qu’est l’intervention sociale et médico-sociale.

Saül Karsz – Avril 2012


[1] Cf. Saul Karsz, Pourquoi le travail social ? Définition, figures, clinique (Paris, Dunod, 2011, édition corrigée et augmentée).

[2] On dit souvent « fausse évidence » : cette formule n’est-elle pas une pure et simple tautologie ? Car, tout compte fait, une « vraie évidence » est une connaissance argumentée et attestée par des données empiriques, – soit une non-évidence…

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