You are currently viewing Compte-rendu de la deuxième Journée d’Etude – CIEP 17 – 18 – 19 novembre 2014

Deuxième journée : « Pourquoi est-il tant question de parentalité ? »

2ème article d’une série de trois. Vous pourrez lire le 1er, paru en décembre 2014,  dans Rubriques et en choisissant la catégorie Journées d’Etude dans la marge de droite. Le 3ème et dernier paraitra en février. Propos synthétiques non revus par les intervenants.

 Public JEF 14

Pour le sociologue Gérard Neyrand, la notion de parentalité est à la fois un mythe, un dispositif et un analyseur permettant d’identifier les nouveaux enjeux de gouvernance de la famille et de l’individu. Il a évoqué quelques balises temporelles de la construction de cette notion.G. Neyrand

  1.  1. Usuelle en psychologie et usitée en sciences sociales, cette notion a envahi l’espace public et les discours politiques. Tantôt désignant les fonctions parentales, tantôt caractérisant le processus psychique d’adoption réciproque enfant/parent, la notion se démultiplie dans les années 80 : hétéroparentalité, monoparentalité, grand-parentalité, homoparentalité… G. Neyrand la caractérise en termes de processus social et psychologique de construction des places parentales. Le dénouage des dimensions biologique, sociojuridique, éducative, autrefois reliées par la fonction instituante du mariage, laisse place à des situations de pluriparentalité. La parentalité devient enjeu de gouvernementalité : il importe aux pouvoirs publics de cadrer et surveiller cette fonction sociale si importante qu’est l’éducation/socialisation des enfants. Avec la montée en puissance de l’individualisme, la parentalité devient le mythe interprétatif de notre vision idéalisée de l’humain, énonce G. Neyrand.
  2. A partir des années 70, l’Etat institutionnalise un ensemble d’initiatives développées jusque-là en rhizomes [REAPP, crèches parentales, Maisons vertes, médiation familiale, groupes de parole, universités populaires de parents…] pour aboutir à l’élaboration d’un dispositif de gestion sociale de la parentalité, les CAF jouant un rôle de donneur d’ordre.
  3. La vulgarisation de cette notion investit les parents d’une responsabilité extrême dans l’éducation des enfants, alors que la notion émergente de co-éducation rend compte de la complexité des influences éducatives et socialisatrices sur l’enfant. La parentalité exacerbe donc une tension entre deux lectures de la famille : une, conservatrice et archaïque, corrélée à une toute puissance parentale et une autre, davantage progressiste et démocratique, ouverte sur des stratégies de co-éducation.

Exposé très instructif de Gérard Neyrand sur l’évolution généalogique de cette notion de parentalité et son traitement socio-politique, mais quid de la définition de la parentalité et des stratégies pratiques qu’elle oriente ?

S. MissonnierSylvain Missonnier, psychanalyste, professeur de psychologie en clinique de la périnatalité a exposé quelques éléments cliniques à partir de son expérience [suivi des grossesses, préparation à la naissance, consultation d’infertilité, grossesses pathologiques, mort fœtales, fausses couches…]. Attaché à la transdisciplinarité qu’il qualifie de néo-culture et co-pensée au sein d’un réseau de disciplines et d’acteurs, l’intervenant s’efforce de penser la question du prénatal, peu étudiée selon lui, excepté par les spécialistes de l’haptonomie. S’intéressant autant aux soignés [géniteur, mère, père, parents] qu’aux soignants [secrétaire, échographiste, sage-femme…], il propose une clinique systémique qui articule intrapsychique et intersubjectivité : « être attentif à la chorégraphie complexe des représentations co-construites par les uns et les autres ». Il propose de déconnecter le biologique et le psychique. En référence à la notion de « situation anthropologique fondamentale » de Jean Laplanche [qu’il n’a pas eu le temps d’expliciter], Sylvain Missonnier étend la notion de parentalité à toute relation de protection et de contenance mise en œuvre par un sujet [mère, père, concierge, louve…] à l’égard d’un autre en situation d’extrême dépendance du fait de sa prématurité. Existent selon lui des représentations et des dispositions à la parentalité chez tout enfant, adolescent, adulte.

Discours scientifico-poétique apprécié par l’auditoire, on s’étonnera cependant de la généralisation de la notion de parentalité, comme si ce signifiant ne relevait d’aucune problématique socio-historique singulière ?

D. BorrilloLe professeur en droit de la famille Daniel Borrillo s’est efforcé de décrire les structures élémentaires de l’homoparenté – celle-ci désignant un statut, à la différence de l’homoparentalité qui pour lui désigne des fonctions parentales. Rendue possible par les avancées biomédicales et la progressive acceptation de l’homosexualité en Occident, l’homoparenté constitue l’un des événements les plus marquants du droit actuel de la famille. En détachant la filiation du rapport hétérosexuel reproductif, y compris sur le plan symbolique, l’homoparenté permet d’achever le paradigme de la modernité : ne plus dépendre de l’engendrement pour établir un système de parenté [exception faite de l’adoption]. Elle provient soit d’une recomposition familiale, soit de techniques procréatives et s’inscrit dans le cadre de la parenté sociale et de la rupture avec le biologique – deux grandes constantes des formes contemporaines de la famille. Plus ou moins subies dans l’hétéroparenté, ces deux constantes font l’objet d’un choix dans le cadre de l’homoparenté. Ainsi dans une insémination artificielle avec donneur anonyme, l’enfant aura une mère biologique et une mère sociale [compagne ou conjointe de la génitrice] ; lors d’une insémination avec donneur choisi, celui-ci peut participer à l’éducation de l’enfant qui aura une mère biologique et deux parents sociaux. Tout dépend du degré de reconnaissance juridique de la filiation homoparentale mais ces situations existent et n’ont pas attendu d’être intégrées dans le code civil pour construire une vie familiale. De nombreux accords se font chaque jour pour faire famille. Cette dimension contractuelle, contrairement à la dimension statutaire des familles traditionnelles, caractérise l’homoparenté. Pour légiférer dans ce sens, Daniel Borrillo propose l’idée d’un contrat de procréation par lequel une ou plusieurs personnes s’obligent envers une ou plusieurs autres à mettre à disposition leurs capacités reproductives – ovule, sperme, utérus, ventre… – au service d’un projet parental. Ce contrat de procréation synallagmatique et aléatoire – gratuit ou onéreux, selon le choix politique du pays – fait naître des obligations réciproques dont les prestations dépendent d’un acte incertain : l’engendrement. Contrat solennel, sa validité doit être soumise à la rédaction d’un écrit puisque les prestations s’échelonnent dans le temps et qu’il crée une relation avec un tiers, l’enfant bénéficiaire. Selon D. Borrillo, les structures élémentaires de l’homoparenté et de la parenté contemporaine ne sont plus à chercher dans des éléments extérieurs à la volonté individuelle. Celle-ci pourrait devenir volonté commune dans ces contrats de procréation. L’intervenant revendique ainsi une justice procréative qui aille au-delà des capacités physiologiques à engendrer et qui permette de concrétiser tout projet parental responsable : justice procréative, liberté de procréation, contrat de reproduction restent à construire. Si le droit ne comprend pas cette situation, il risque de reproduire des règles injustes et discriminatoires mais aussi d’être incapable d’organiser la complexité des rapports familiaux contemporains.

Cet exposé, riche d’enseignements en droit, est un travail précieux de déconstruction et de démystification des fondements naturalisés de la procréation, la filiation et la parenté. Il ouvre des perspectives progressistes d’accompagnement juridique des nouvelles configurations familiales. En revanche, il tend à substituer à la fiction naturaliste une autre, fondée sur le statut de la volonté érigée en cause première du projet parental. Or, comment oblitérer dans cette volonté la logique de l’inconscient et celle de l’idéologie, s’agissant surtout de modernité ? De même les notions de « parent biologique » ou « parent social » laissent perplexe : confusion entre parent et géniteur dans un cas, tautologie dans le second (existe-t-il des parents non sociaux ?).

D. CoumDe quoi la parentalité est-elle le nom ? Question alléchante posée par le psychologue Daniel Coum qui, se désolant de l’indigence de nos catégories, émet l’hypothèse d’une panne symbolique pour nommer les mutations en cours en matière de famille(s) et de parentalité(s). Il existe, selon lui, une désynchronisation, une disjonction des discours et des pratiques car nous pensons une réalité inédite avec des outils conceptuels obsolètes. Ainsi, le conflit de loyauté entre famille dite d’origine et famille dite d’accueil n’est pas une illustration  symptomatique de notre incapacité à penser un univers familial qui combine des figures parentales ? Questionnement fort intéressant de Daniel Coum qui, en témoignant de difficultés de compréhension, voire des impasses conceptuelles à propos des mutations en cours, opère par là-même une certaine désacralisation de son statut d’expert attitré.

Il reste cependant à savoir s’il s’agit d’une « panne symbolique » pouvant être réparée, panne provisoire donc, ou bien d’un fait de structure, à ce titre fondamental. Le langage n’est-il pas toujours peu ou prou approximatif ? En revanche, les difficultés de nomination soulignées par l’intervenant sont de véritables invitations à penser et à travailler autrement…

Jean-Jacques Bonhomme – janvier 2015

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