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Le travail de rue : c’est à dire ?

Appellation spécifique en prévention spécialisée, le travail de rue est une pratique qui permet aux éducateurs de rencontrer des jeunes dans des squares, cours, halls d’immeuble, cages d’escalier, bars… Autant d’espaces variés, d’univers différents, d’ambiances disparates où interviennent ces professionnels appelés « éducateurs de rue ». Mais comment ce travail fonctionne t-il et pour quoi faire ?

Il produit des situations singulières solvables…

Dans son acception matérialiste, la notion de travail définit la transformation d’une matière donnée en un produit (par exemple le bois en meubles) par l’intervention d’agents humains et de moyens divers. De la même façon,le travail de rue opère sur une population potentielle en ciblant les sujets qui s’avèrent compatibles avec cette forme d’intervention. Les contacts renouvelés dans l’espace public, l’observation des comportements, le décryptage des discours des jeunes y contribuent en vue d’un possible traitement éducatif par le professionnel, l’équipe, le service. L’éducateur n’invente pas les difficultés, car nombre de jeunes connaissent des situations objectives et subjectives problématiques ou supposées telles, mais il les requalifie en fonction de son arsenal théorique, des catégories dont il dispose, des attentes de l’institution et de son interprétation des commandes des politiques sociales. Comparable aux périodes d’observation dans les établissements sociaux et médico-sociaux, cet abord par le travail de rue facilite l’opération de solvabilisation sociale des symptômes individuels [Cf. Saul Karsz, Pourquoi le travail social ? Définition, figures, clinique (Paris, Dunod,2011)]. A défaut, le jeune sera ignoré et/ou orienté vers un autre dispositif d’action sociale. Il y a donc construction d’un public cible : opération structurellement nécessaire pour que des interventions déterminées aient effectivement lieu –la problématique des jeunes ne suffisant pas à cet effet.

…à partir de désignations précédemment construites…

Cette solvabilisation des symptômes est corrélée à des processus d’étiquetage précédents. D’autres institutions (école, collège, services sociaux, famille…) s’emploient à repérer certains jeunes dits en difficulté, dans le cadre de leurs fonctionnements respectifs. Des dispositifs spécifiques, institués par les politiques publiques [programme de réussite éducative, contrat local de prévention de la délinquance, actions de protection de l’enfance…], animés par des équipes pluridisciplinaires et pluri-professionnelles, se positionnent vis-à-vis des diagnostics préalables. S’occupant d’un sujet ou d’un groupe chaque fois particulier, l’éducateur de rue s’occupe en réalité d’une figure peu ou prou constituée comme « cas » d’échec scolaire, de rupture sociale, de prédélinquance… Il est en effet rare qu’un jeune orienté, même de son plein gré, vers les éducateurs ne soit pas déjà interpellé et ne se reconnaisse pas lui-même comme plus ou moins en difficulté. Des paramètres objectifs président ainsi à la rencontre intersubjective entre jeunes et professionnels, en termes de recommandations formalisées par des institutions administratives, judicaires, familiales… Raisons de plus pour ne pas trop sacraliser des notions telles que « libre adhésion », « anonymat », « absence de mandat ». Ces références déontologiques précieuses ne doivent pas faire oublier que ce n’est pas n’importe quel jeune, collectif, groupe social, quartier, bâtiment qui se trouvent ciblés.

… en vue d’interventions visant à conforter ou bien subvertir des catégorisations préalables…

Pris à la lettre, les préjugés, étiquetages, catégories préalablement posés sur un jeune mettent généralement l’accent sur des dysfonctionnements, manques et autres carences dont il est supposé souffrir sans jamais tirer profit. Un processus d’étayage de ce pré-diagnostic le confirmera comme relevant tantôt de la « protection de l’enfance » tantôt de la « prévention de la délinquance », deux appellations dont la frontière poreuse est parfois difficile à dessiner. En revanche, pris comme indice, ces a priori pourront être soumis à des interrogations critiques, histoire de ne pas confondre le jeune réel avec un dossier virtuel. Dans cette perspective, l’éducateur ne réduira pas le sujet aux catégories nosographiques qui tentent de le définir : jeune en difficulté, en échec scolaire, délinquant, marginalisé… – notions peu explicatives et pré-dialectiques. Il privilégiera l’assertion selon laquelle l’usager n’a pas de problèmes individuels qui commencent et se terminent avec lui mais est bien porteur de questions singulières, subjectivement incarnées et objectivement surdéterminées. « Avoir des problèmes » ou « poser des questions » ? Aucune astuce de langage ! Ce changement de paradigme dresse une ligne de démarcation nette entre « cas » et « situation », entre « trouble à éradiquer » et « tentative de résolution à interroger », entre « prise en charge » et « prise en compte ». C’est une option dialectique – théorique et stratégique – de première importance en prévention spécialisée [et ailleurs]. Parce que les situations rencontrées ne sont jamais réductibles à la seule personnalité du jeune qui en est le personnage visible. Ses comportements, affects, passages à l’acte sont à articuler aux conditions sociales et familiales d’existence, aux richesses et surtout aux pauvretés économiques majoritaires dans les quartiers d’intervention, aux réalités institutionnelles locales discriminatoires, aux orientations politiques visant surtout la sécurité pour les citoyens et le sécuritaire pour les jeunes relevant de la prévention spécialisée… Ces coordonnées ne sont nullement extérieures aux vécus individuels. Elles en constituent la matière vive. En essayant de comprendre un usager ou groupe d’usagers particuliers, l’éducateur de rue a également à comprendre les codes et rituels autour desquels s’organise la vie de leur cité, les modes d’habitat, de consommation, de liens sociaux spécifiques à certaines couches sociales. Car ce sont des idéaux, valeurs, stratégies du milieu d’appartenance qui sont en dernier ressort visés par l’intervention, des postures à l’égard de la loi, de la vie de famille, de l’école ou du travail qui sont soit promues soit disqualifiées. Nullement neutre, la rue est un espace de luttes idéologiques et politiques.

Dans la mesure où le face-à-face jeune/éducateur de rue produit des effets sur cet ensemble élargi [réseau familial, amical, social, institutionnel], celui-ci opère en retour sur l’action menée, soutenant les projets ou s’y opposant, par jeune interposé. Raison de la puissance du travail de rue mais également de ses inextricables limites, eu égard aux alliances individuelles et collectives qu’il paraît possible de construire et aux résistances auxquelles celles-ci se confrontent.

Jean-Jacques BONHOMME – septembre 2014

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