Un signifiant en cache toujours un autre

Radicalisation est le titre d’un instructif ouvrage du sociologue Farhad Khosrokhavar (Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2014). Tandis que le terrorisme se caractérise par l’action violente adossée à des enjeux politiques et sociaux, la radicalisation concerne – explique l’auteur – « des formes de subjectivation et d’adhésion à l’action violente ». Deux termes liés, l’un centré sur le versant objectif de l’action, l’autre sur le versant subjectif des acteurs. Il est sans doute appréciable que la sociologie s’efforce d’incorporer la dimension psychique dans les enjeux politiques et que les disciplines psychologiques en fassent de même pour la dimension sociale. Mais ce mouvement ne va nullement de soi. Car cette dimension psychique donne lieu à des conceptions parfaitement divergentes. Sans déconstruction des sous-entendus et des visées de la posture psychologique, psychiatrique ou psychanalytique qu’on adopte, sans interrogation de la posture sociologique qu’on mobilise, on se condamne à réitérer des poncifs dépourvus de performance explicative. Ainsi, d’après l’ouvrage cité, « la radicalisation rompt avec le lien social » – alors qu’en réalité, elle rompt avec certains liens sociaux tout en en nouant d’autres d’autant plus puissants qu’ils sont fermés à tout questionnement. Nullement « anti-sociétale », elle combat pour une société régie, non pas par le Coran mais par une interprétation dite fondamentaliste que le christianisme et le judaïsme pratiquent sans discontinuer. Les sujets dits radicalisés présentent des « fragilités mentales » et des « troubles psychiques » – ceci n’est pas impossible tout en étant cliniquement invérifiable, sans oublier que les dits sujets n’en ont nullement l’exclusivité ! Enfin, souffrant de malaises identitaires divers, endoctrinés en prison ou dans des lieux de culte, les radicalisés cèdent à un « romantisme révolutionnaire qui les rapproche des républicains de la guerre d’Espagne (1936-39), des gauchistes français (1980), de l’Armée rouge allemande ou encore japonaise ». Ainsi généralisée et du même coup décontextualisée, la dite radicalisation devient un puits sans fond. Un concept susceptible d’expliquer certains phénomènes cède la place à une notion censée tout expliquer, à toute époque, dans toute circonstance – hors histoire.

Dénaturalisation d’une notion aujourd’hui fortement répandue ? Ou plutôt dévoilement du fait que sa diffusion journalistique, politique, sociale, scientifique ou plutôt pseudo-scientifique s’avère d’autant plus vertigineuse que cette notion n’est nulle part précisément définie ? Comme bien d’autres, elle sert à ne pas nommer.

S’y fait jour un des impensés des sciences sociales : l’idéologie logerait uniquement chez les adversaires, lesquels, pourtant, ne relèvent pas de L’Idéologie en général, de L’Idéologie en Majuscule, comme si n’y en avait qu’une, mais de certaines idéologies particulières – comme tout le monde. Quel serait, en effet, le contraire de la radicalisation ? Existe-t-il quelque chose comme la non-radicalisation ? Y répondre nous ferait découvrir que certaines radicalisations nous enchantent, appelées alors non-radicalisations, voire normalité, tandis que d’autres nous font horreur – en fonction des contenus chaque fois véhiculés. Soutenir que les unes et les autres ne se valent effectivement pas implique d’abandonner le fantasme de La Radicalisation seule et unique. Impossible de contrer la radicalisation djihadiste sans intervenir en simultanée sur nos gracieuses radicalisations à nous. Sans admettre notre condition de sujets assujettis à telle ou telle idéologie, à telle ou telle formation de l’inconscient.

Saül Karsz – avril 2015

Cet article a 2 commentaires

    1. claudine

      Merci Mr Dubasque pour l’intérêt que vous portez à Pratiques Sociales. Nous recommandons à nos visiteurs de se rendre sur votre site très fourni (http://dubasque.org/). N’hésitez pas à nous faire part de vos remarques, propositions et, pourquoi pas, vos productions.

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