Revues académiques = sciences économiques ?

Invité à la matinale de France Culture [lundi 7 mars 2016] pour débattre avec Revues académiques LPDC 71d’autres intervenants de la loi El Khomry, Pierre Cahuc (économiste, professeur à l’Ecole Polytechnique, membre du Conseil d’Analyse Economique) expose son point de vue, plutôt favorable à cette loi : flexibilisation du marché du travail, assouplissement des conditions de rupture de contrat, instauration du compte personnel d’activité… Lorsque sont évoqués des discours critiques tels que ceux du collectif des « économistes atterrés » (dont Frédéric Lordon), Pierre Cahuc usera d’une même réponse à plusieurs reprises. Ces derniers sont des idéologues, des débatteurs qui « font de la politique » et s’embarrassent peu de rigueur scientifique, en somme des charlatans (tel Claude Allègre en matière d’écologie, concède P.Cahuc au présentateur de l’émission). Le système argumentatif de l’intervenant se concentrera essentiellement sur un axe pour justifier du caractère irréfutable des thèses qu’il défend : celles-ci sont corroborées et/ou inspirées par des publications dans des revues académiques.

Les revues académiques publient le fruit de recherches basées sur du travail empirique, l’étude de données mathématiques, la mise en relation d’évolutions micro et macro-économiques, des analyses politiques et géopolitiques. Des comités de rédaction interviennent pour assurer la cohérence des lignes éditoriales et valident les articles à publier. Si le sérieux et l’exigence scientifiques ne sauraient être remis en question quant à ces revues spécialisées, doit-on pour autant accorder aux travaux publiés une valeur de vérité intangible ? Et donc considérer que toute thèse contestataire relève de l’amateurisme ? Est à craindre, avec pareille présentation, que le débat soit sclérosé : d’un côté les porteurs de La Vérité, académiciens de La Science Economique, de l’autre les apprentis sorciers d’une conception de l’économie honteusement idéologisée.

A l’heure où grand nombre d’économistes et/ou journalistes spécialisés occupant la scène médiatique énoncent leur sermon ultra-libéral, on peut se souvenir des propos d’Antonio Gramsci : l’hégémonie se forge dans le contexte de la société civile, où le parti politique et ses intellectuels organiques (« les persuadeurs permanents ») tentent de rallier à leur cause des groupes sociaux disparates » [Introduction à Antonio Gramsci. De George Hoare et Nathan Sperber, Ed. La découverte. Paris 2013]. Si l’économie est considérée comme une discipline dont l’objet est d’établir des analyses scientifiquement pures – non entachées d’enjeux politiques et idéologiques – alors elle peut voguer vers le chemin de la vérité absolue, incontestable, quasi divine. Démarche classique pour faire passer les idéologies dominantes pour des arguments intangibles et irréfutables, et l’opinion dissidente pour une élucubration politique et absolument non scientifique.

Face au débat qui s’impose aujourd’hui au sujet du droit du travail, il peut être pertinent de se souvenir que les Vérités hégémoniques en matière d’économie comptent toujours leur lot de voix contestataires qui doivent permettre de ramener la discussion sur la terre ferme du réel politique et social.

Sébastien Bertho – Mai 2016

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