Réenchanter la politique ?

Le devoir de la gauche, si elle est élue aux prochaines présidentielles françaises, sera, expliquait un récent éditorial de Gérard Courtois dans le journal Le Monde, de « réenchanter la politique ». A l’examiner de près, la métaphore paraît un peu courte, ou excessivement large.

Réenchanter implique qu’autrefois, ailleurs ou ici même, la politique était enchantée ; suite à certains événements, elle ne l’aurait plus été. La politique ainsi désenchantée serait devenue gestionnaire, organisatrice et fonctionnelle. Elle ne fait plus rêver. Au point qu’il n’est pas toujours évident de distinguer une politique de gauche et une politique de droite… Or c’est là un trait qui caractérise précisément le capitalisme, dans sa phase néolibérale de surcroit.  Selon Max Weber (L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme – 1904, 1905), ledésenchantement du monde est un trait majeur de ce genre de régimes : progressive dilution de nombre de mirages, envoûtements et autres illusions, renvoi des dieux et autres entités extrahumaines dans la sphère des croyances privées, ceci libérant la place pour de puissantes accointances ecclésiales et financières à l’échelle globale. Karl Marx ne dit pas autre chose quand il remarque que, lors de son avènement, la bourgeoisie a fait plus de merveilles que toutes les civilisations passées ensemble, par exemple en convertissant les nobles idéaux chevaleresques d’antan en monnaie sonnante et trébuchante d’aujourd’hui…

Dans ces conditions, réenchanter la politique risque fort d’aboutir à un véritable saut en arrière. Ou à un coup d’épée dans l’eau, si on préfère.  On ne saurait, après l’éclosion néolibérale, raconter n’importe quoi aux gens, les convaincre de faire confiance aux miroirs aux alouettes et autres promesses électorales. Si celles-ci ne sont pas du tout négligeables en tant qu’indicateurs d’actions possibles et d’orientations virtuelles, elles restent largement insuffisantes pour modifier le rapport à la politique, la perception de ce que sont les affaires politiques, la participation aux enjeux politiques concrets.

Au lieu de réenchanter, séduire, captiver, ensorceler, fasciner, il s’agirait plutôt de faire de la politique une activité non spécialisée, tâche démocratique par excellence puisqu’elle concerne tous les citoyens dans leur quotidien même. Rendre visible au plus grand nombre que le désintérêt politique est un précieux allié des politiques néolibérales. Il n’y a pas lieu de gémir sur cela même que nous contribuons à forger. Au-delà des lamentations et des enchantements, on  dira qu’il y a gauche quand la politique est une passion générale et non seulement une gestion efficiente, une orientation pour l’existence individuelle et la vie collective et non seulement un rituel périodique (le vote) des régimes à démocratie approximative où nous vivons.

Saül Karsz – Novembre 2011

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.