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You are currently viewing Réception et interprétations des orientalismes dans l’exposition « Par-delà les Mille et Une Nuits. Histoires des orientalismes »

(Exposition temporaire du 25 mars au 20 juillet 2026 au musée du Louvre-Lens).

Inauguré le 4 décembre 2012, jour de la Sainte Barbe, patronne des mineurs, le Louvre-Lens a été installé au cœur de l’ancien bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, sur un ancien carreau de fosse de 20 hectares. Les architectes japonais de l’agence SANAA y ont conçu des bâtiments de verre et de béton, entourés d’un parc de verdure dessiné par la paysagiste Catherine Mosbach. Le visiteur est prié de laisser sa voiture à 600m de l’entrée du musée et de traverser les bois pour y arriver. Cette entrée en matière n’est pas pour rien dans la magie qui opère à l’approche de ce musée.

Avec près de 300 pièces, l’exposition invite à découvrir les destins des objets venus d’Orient sur le temps long, d’Ispahan à Paris, de l’Alhambra au Caire, de Constantinople à Venise et Alger. Le livret d’accompagnement du visiteur propose un glossaire des termes arabe, arts de l’islam, Orient, orientalisme et Occident pour préciser quelques définitions parfois mouvantes : « Ainsi l’Orient ne se limite pas à une simple définition géographique, mais évolue en fonction des époques et pouvoirs » précise le glossaire. Une carte bienvenue situe les voyages et découvertes de l’Espagne à l’Iran. Enfin quelques objets phares rythment la visite : le Bassin dit baptistère de Saint-Louis et le lion de Monzón (Cordoue, 970-1020) par exemple. Pourquoi désigner un bassin rapporté de Syrie entre 1330 et 1340 de baptistère ? C’est que cet objet, prestigieux alliage de cuivre, zinc, plomb, étain sur laiton, guilloché au fond, est relié par un récit national à l’histoire du royaume. Du futur Louis XIII au fils de Napoléon III, soit de 1400 à 1856, le bassin est utilisé pour baptiser les futurs rois. Son appellation de baptistère est donc doublement erronée, parce que l’objet présenté n’est en rien relié au baptême à l’origine et parce que le baptistère est un lieu, la chapelle des fonds baptismaux, pas un objet. Mais le récit national l’emporte.

Dès l’entrée, le visiteur découvre que les mirabilia, les merveilles, désignent après le XIe siècle ce qui est rapporté d’Orient. Après le XVIe siècle, les artistes s’intéressent eux aussi à cet univers méconnu et interprètent le monde ottoman à travers les canons de leur art, en littérature, peinture, musique… Le luth deviendra l’héritier du ud après l’Espagne almohade. En 1704, Antoine Galland publie la première édition des Mille et Une Nuits dont le visiteur peut admirer un exemplaire. Elles modèleront les représentations orientales pendant des siècles. Des mouvements se développent, l’alhambrisme par exemple, soit l’attrait pour l’Alhambra. En musique, l’Espagne inspire Debussy, Albeniz, De Falla, Tárrega, Granados au début du XXe siècle.

Côté peinture, Eugène Delacroix rapporte de ses voyages des céramiques et objets qui seront légués au musée …Delacroix. Les femmes d’Alger dans leur appartement inspireront des générations de peintres. En arrière-plan de La petite baigneuse de Ingres, des personnages tirés d’illustrations ottomanes ont été prises chez Jean-Baptiste Van Mour qui a vécu 40 ans à Constantinople (1671-1737) ; les odalisques qui envahissent la peinture viennent aussi de ses dessins et peintures. Les artistes de l’époque pouvaient s’inspirer de tels documents sans se déplacer. Le procédé photographique est présenté à l’Académie des Sciences en 1839. Un amateur d’art et marchand, Albert Goupil, répand des reproductions d’art, un commerce florissant qui détermine rapidement le prix de l’œuvre d’art. Enfin, le parcours scénographique est émaillé de créations contemporaines qui continuent d’interpréter la vision de l’Orient. Kader Attia, artiste invité du Louvre, dit que « ce sont les objets qui nous regardent passer ».

L’exposition s’achève avec la nette perception d’un évitement de la question politique. Comment la notion d’orientalisme peut-elle ne pas réveiller les débats lancés dès 1978 par Edward W. Saïd dans L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident ? Réédité en 2003 avec une préface de l’auteur (Essais, Points Seuil), le livre figure dans la bibliothèque consultable en fin d’exposition. Si l’Orient et ses représentations sont une image mythique créée par les voyageurs, artistes et gouvernements d’Occident pour justifier les conquêtes de la colonisation, alors les commissaires de l’exposition ont choisi de laisser le visiteur libre de construire un itinéraire réflexif par lui-même. Nulle part, il n’est dit que les objets rapportés par des artistes, banquiers, ingénieurs, hommes d’État n’appartiennent pas au musée qui les expose, avec une seule mention de pillage, entre parenthèses, dans l’une des vitrines. Cependant, chaque vitrine peut être lue comme la trace d’idéologies qui n’ont cessé de voyager d’une terre à l’autre.

Car si l’ambition des commissaires de l’exposition a été de questionner l’histoire de l’art et la manière dont elle s’est constituée en France à travers le temps long, le parcours ne s’attarde pas sur les enjeux de propriété des œuvres. À qui ce patrimoine appartient-il ? Comment se sont élaborés les liens entre mécènes, ingénieurs, hommes d’État ? Tel peintre ne devrait sa notoriété qu’à être le beau-frère d’un riche industriel… Le réagencement dans un espace neuf d’objets prêtés par le département des Arts de l’islam du Louvre a permis une scénographie proche du spectacle vivant, qui facilite l’accès à une réalité complexe. Des artistes contemporains, dont de nombreux d’origine orientale, sont présentés au fil du parcours pour leur interprétation de l’Orient. Enfin, mêler la « grande Histoire » aux histoires imaginaires offre un point de vue renouvelé sur des œuvres connues – la figure de Shéhérazade, l’histoire du turban réservé aux hommes à l’origine, les vases de la manufacture de Sèvres, etc.-, comme si « histoire » et « imaginaire » étaient deux réalités tangibles dénuées d’approche idéologique.

Alors les commissaires qui œuvrent au sein d’une institution culturelle nationale avec une histoire, une politique et des contraintes, ont-elles évité le débat ou l’ont-elles ouvert à de nouveaux chemins, à des interprétations à renouveler en y intégrant notamment le regard de l’art contemporain ? En multipliant les perspectives, elles auront choisi de réunir les conditions nécessaires à ce que s’exerce la liberté du visiteur de s’arrêter où il le souhaite, à la beauté plastique des objets parfois, au risque de passer à côté des enjeux majeurs du débat sur la notion d’orientalisme. Sûr qu’en sortant, se mettre à la lecture d’E.W. Saïd serait profitable.

Brigitte Riéra – avril 2026

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