Peur, quand tu nous tiens…

Vu les crimes ignobles de militants islamistes fondamentalistes [Djihad], la possibilité de nouveaux attentats et la perspective de figurer parmi les victimes, la peur doit – nous a-t-il été annoncé – « changer de camp ». Elle doit traverser la rue, comme disait il y a peu le même annonciateur. S’installer en face. Cesser de commander nos affects et nos conduites. Nous permettre de nous ressaisir pour affronter sereinement les enjeux individuels et collectifs contemporains. Dans la même veine, un autre personnage politique proclamait jadis : « nous allons terroriser les terroristes ! ».

Las, il arrive presque toujours que l’histoire, parce qu’elle dépasse les désirs des humains, si puissants soient-ils, fasse des siennes, bouleverse les rôles, impose des réalités inattendues. Si elle accomplit à peu près ce qu’on attend d’elle, souvent elle le fait ailleurs, dans d’autres espaces, avec d’autres manières, pour tout dire en produisant d’autres effets que ceux auxquels on s’attendait. C’est bien le cas, aujourd’hui, avec la peur.

Inutile pour elle de traverser la rue. Quand on est assujetti au dogmatisme religieux et intégriste, pressenti alors pour une mission octroyée par l’Au-delà et probablement conforté par une psychose de forte texture, il n’est pas de peur qui vaille. Sauf, peut-être, en manière de souci hautement sublimé. La seule peur valable est celle de ne pas être à la hauteur de la mission, la peur d’avoir peur au moment d’accomplir la Tâche. Peur de voir s’effilocher une identité fondée sur le rejet mortifère de l’autre – ce mécréant d’une autre race, couleur, sexe ou classe que le croisé porte aussi en lui, sous forme de doutes à écraser, de conversions insuffisantes à colmater, de fascination envers le blasphème. C’est pourquoi la chasse au mécréant se doit d’être implacable et au long cours. Pour ce faire, le croisé n’hésite guère à donner sa vie (terrienne) pour la deuxième fois – la première ce fut, autrefois, en se mettant au service de l’Au-delà.

Réalités exclusivement contemporaines ? Que nenni : à différents moments de leur histoire, la plupart des religions pratiquent les meurtres sacrificiels, la rédemption par assassinats interposés, le salut des âmes par le feu des corps. La raison est simple : quand on aime, on ne compte pas – surtout pas les victimes, lesquelles, d’ailleurs, n’ont eu que ce qu’elles méritent. Un personnage de Dostoïevski, dans Le grand inquisiteur, signale ce credo ahurissant.

Il n’est cependant pas indispensable de s’adonner à une religion établie pour qu’intégrisme et fondamentalisme l’emportent. Ils adoptent aisément des formes plus ou moins laïques, tels les lieux communs à répétition, les diktats des pseudo-sciences économiques, les longs discours et les courtes sincérités, la naturalisation des inégalités. L’évidence, version séculière de la croyance, condense une forme achevée de fanatisme : ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas, l’essentiel n’est point discutable, l’inessentiel non plus puisque son existence relève du superflu. Les passages à l’acte explicitement mortifères ne sont pas toujours requis. L’intégrisme à apparence laïque, à la différence de l’islamisme fondamentaliste, tue à petit feu mais assez férocement, quand même.

En fait, ces intégrismes entretiennent un rapport en miroir : tous deux sont circulaires, sans portes ni fenêtres, également repus de leur foi à l’épreuve des réalités et donc de leur incapacité foncière à apprendre. Une figure de proue leur vient en aide : la peur justement, la peur que le monde et les gens ne soient pas ce qu’on imagine, ce qu’on prétend à longueur de désinformation. La peur de ne pas être soi-même angélique, d’une seule pièce, entièrement voué à la justice et à la vérité. La peur du débat argumenté, celui dont on ne sort pas forcément vainqueur mais davantage intelligent.

Acceptée sans prise de distance critique, sans déconstruction, la peur est une machine de guerre contre l’effort de lucidité et de clarification. C’est la mise en abîme de la part active et agissante qui nous revient dans les situations que nous dénonçons. C’est la caution que nous sommes uniquement des victimes séraphiques sans faute repérable ni responsabilité à endosser. La peur dispense de penser les dynamiques, les entrelacements, les tressages. Puissante contribution à la sidération ambiante, elle se contente de célébrer les bons et de stigmatiser les méchants. Le conte de fées remplace l’histoire sociale. La peur est bien un senti-ment [Lacan] : elle nous fait transpirer sans pour autant nous faire travailler. Pas question de comprendre et de faire comprendre, mais de calfeutrer les inquestionnables béatitudes des porteurs de peur.

Saül Karsz

Lire Pierre Rimbert, « L’axe de la terreur » (Le Monde diplomatique, novembre 2020, p. 2]

*Deux commentaires à cet édito à lire ci-dessous (commentaires)

Cet article a 2 commentaires

  1. Daniel Mercier

    Comment oser renvoyer dos à dos comme des frères ennemis fanatisme islamiste et “intégrisme d’apparence laïque” ??? Scandaleux intellectuellement et très suspect éthiquement ! Notre penchant pour les certitudes, sans doute humain, trop humain, ne peut pas être décemment rapproché de la folie meurtrière de l’islamisme radical !!! Et quel est celui qui se tient ainsi à distance en comptant les points, plutôt que de résister ??? Qui veut, comme dirait Nietzsche, derrière celui qui distribue ainsi les torts plutôt que de choisir son camp (car c’est une véritable guerre) ?

  2. Saül Karsz

    Ponctuations

    Merci à Daniel Mercier d’avoir pris le temps de réagir à l’éditorial LePasDeCôté 111. A mon tour, je prends le temps d’une réponse – et vous propose d’entamer une discussion.

    1. « Deux intégrismes mis dos à dos ». Il n’en est nulle part question dans cet édito ! Celui-ci souligne que seul l’intégrisme religieux donne lieu à des crimes abominables, la peur de ses adeptes étant celle des assassins sans remords, etc. Susciter la peur (?) chez les auteurs de ces crimes et leurs instigateurs ne nous délestera pas de notre propre peur tout en attestant que nous sommes, comme eux, incapables de réduire la part de Thanatos au bénéfice d’Eros.
    2. Rien de tel n’est dit ni insinué pour le ou les intégrismes « à apparence laïque ». Il aurait été probablement plus clair de se référer, dans cet édito, aux tendances intégristes présentes au sein même des mouvances laïques. Si cet intégrisme fait relativement peu recours aux passages à l’acte, surtout mortels, il « tue à petit feu », ses effets sont mortifères dans la mesure où il interdit la critique, délégitime les désaccords, naturalise les inégalités, sa lutte contre la pauvreté glisse aisément dans la lutte contre les pauvres, fait des évidences du sens commun l’horizon indépassable de toute pensée. A moins d’être aveuglement inconditionnel de l’ordre établi, cette description est bien celle d’une modalité d’intégrisme, de fanatisme, de fondamentalisme, voire de radicalité – autant de vocables que le philosophe devrait analyser de près, tant ils induisent de fortes confusions et de sinistres amalgames dans le réel.
    3. L’horreur de la pensée et des risques de la pensée ressort d’une modalité intégriste – laquelle peut adopter une forme religieuse ou une apparence laïque.
    4. « Scandaleux intellectuellement et très suspect éthiquement ! » Peut-être oui, peut-être non – comment le savoir, faute de toute autre précision ?
    5. L’édito est une ponctuation attachée à ne pas diaboliser les adversaires, à éviter toute assimilation « djihadiste = musulman », et même « djihadiste = terroriste ». Il cherche à ne pas nous imaginer en pures victimes [voir Le Monde daté du 18.11.2020 sur l’assassinat du regretté Samuel Paty]. Sans nullement se situer au-dessus de la mêlée, chose en effet impossible, cet édito propose de ne pas s’abîmer dans les eaux troubles et troublantes du con-sensus ambiant.
    6. Pas question d’excuser quoi que ce soit, qui que ce soit. Y compris les prêt-à-penser et autres schémas étriqués à force de se prétendre obvies. Difficile, très difficile de débattre de certaines thématiques – avec passion, pourquoi pas ? j’y tiens même ! – et aussi et surtout avec des arguments, des raisons, des démonstrations… A PRATIQUES SOCIALES, comme dans maints lieux ailleurs, nous disons que s’entêter à penser, c’est-à-dire à ne pas céder sur la question du pourquoi, dégage des perspectives claires, ouvre à des solidarités durables, rend le monde plus respirable. Quel que soit le domaine d’intervention de chacun, il convient de ventiler régulièrement la serre des convictions. Encore une manière de choisir son camp.

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