“(Notre) temps, c’est (leur) argent”
Time is money concept. classic alarm clock with coins on yellow background. vintage watch with round dial. copy space

Time is Money, affirme une maxime dont Benjamin Franklin serait l’un des initiateurs. A la prendre au pied de la lettre, nous pouvons considérer que, durant les quelques semaines de confinement, une part non négligeable de la population a vu subitement son capital chronographique se modifier significativement. Trop peu pour certains ou bien avec un insupportable excès pour d’autres – sans oublier les disparités considérables dans la manière et les possibilités d’en jouir.

La conquête pour disposer du temps est une lutte chevillée à l’histoire du capitalisme. Nombre d’écrits du XIXème siècle témoignent de la préoccupation patronale pour que l’intégralité du temps de l’ouvrier (sommeil et repas mis à part, et encore) soit consacrée à la bonne marche de l’entreprise. Pensons par ailleurs aux conquêtes syndicales pour arracher du temps de vie-hors-l’entreprise (congés payés, temps de repos hebdomadaire). Plus récemment, nous avons pu observer la perceptible et angoissante obsession des gouvernants à régenter autant que possible le temps de vie de ceux et celles qui furent partiellement arrachés à leurs postes de travail par un virus, ou plus exactement par la gestion de ce dernier. Il s’agit bien d’une donnée structurelle du capitalisme, à savoir que la captation de la plus-value par les détenteurs des moyens de production implique une exploitation la plus conséquente et fructueuse possible du capital humain que représentent les travailleurs. En particulier du temps qu’ils sont contraints de louer à leur patron, en échange d’un salaire.

La période de confinement a représenté une véritable modification de la répartition des temps de la vie (métro-boulot-dodo). Pareil bouleversement, qui était supposé présager un effondrement cataclysmique de l’économie, a ouvert en réalité quelques brèches qu’il convient de regarder avec attention. Si cataclysme il y a eu, ce n’est pas de l’économie tout court, mais une crise de certains pans de l’économie telle qu’organisée dans-sous le capitalisme – événement cyclique habituel, avec ou sans pandémie… Ces modalités d’agencement de la production, en période néolibérale, ont connu quelques bouleversements du fait notamment de la nécessaire réorganisation du travail des salariés hors du temps et des lieux habituels. S’est ainsi exponentiellement développée la pratique du télétravail – manière partiellement nouvelle d’organiser le travail – sur fond de perpétuation des modalités capitaliste de gestion des travailleurs.

Donnée à première vue du ressort du vécu subjectif (redécouverte d’activités telle que la lecture ou les jeux en famille pour les uns, exacerbation de conflits pour les autres, etc.), le temps, et surtout la manière dont on l’utilise, dont on peut ou non l’utiliser, comporte des enjeux éminemment idéologiques et politiques. Le rapport singulier entretenu par tout un chacun avec cette ré/désorganisation du temps témoigne de positionnements vis-à-vis du travail, de la famille, de la conjugalité, de la santé… Tout cela ne relevant pas du seul registre de l’intime. Cette passagère, partielle et disparate modification temporelle pourrait donner quelques idées pour ne pas resombrer trop vite ni trop douloureusement dans la prédation de cette impalpable monnaie que sont le temps et sa gestion. Cela invite par ailleurs à revisiter quelques-unes des revendications syndicales de longue date à propos du rapport temps/travail : avancement de l’âge de la retraite, baisse de la durée hebdomadaire de travail, etc.

Sébastien Bertho – octobre 2020

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