Ne pas voter, selon Alain Badiou ?

En 2007, Alain Badiou produisait une fulgurante missive « De quoi Sarkozy est-il le nom ? », assimilant la gouvernance de ce président à un « pétainisme transcendantal ». Cinq ans après, il poursuit avec une perspicacité redoutable : « Sarkozy, pire que prévu, les autres, prévoir le pire ». Dans cet opuscule, Badiou justifie de ne plus voter depuis les années 68. « Il est absolument vain…. si vous partagez le désir d’inventer une politique d’émancipation capable de faire pièce au monde tel qu’il est, de chercher des raisons politiques de voter. Il n’en existe aucune. Bien sûr, on peut désirer personnellement une humiliation politique de Sarkozy. Sa politique et sa manière d’être, la quantité prodigieuse de lois scélérates, de déclarations ouvertement racistes et de projets antipopulaires à l’origine desquels il se trouve, induisent chez beaucoup, et chez moi aussi une sorte de hargne psychologique. Mais la politique est précisément, quand elle existe, une interruption de la pulsion psychique individuelle au profit de l’enthousiasme collectif rationnel » [p.15]. Le philosophe imagine-t-il la prise de parti, l’adhésion voire l’identification à un candidat sans que des investissements libidinaux nécessairement individuels ne soient mobilisés ? Badiou prête au vote un pouvoir que celui-ci n’a absolument pas. Il insiste encore : «Au-delà de la rupture avec les différentes espèces de vote, c’est de la rupture subjective avec toutes les formes de la gauche parlementaire qu’il s’agit. Et donc de la rupture intime avec ce moi ancien, ce jeune moi, qui avait trouvé dans cette gauche une sorte de site naturel, et aussi bien héréditaire, puisque fils du maire de Toulouse, j’avais passé mon enfance dans la dépendance tutélaire des élections municipales ». [p.10]

Pour l’auteur, le vote blanc et l’abstention sont aussi des modalités d’obéissance à l’injonction électorale car « Voter est la cérémonie, à la fois passive et massive, par laquelle le pouvoir d’Etat, invariablement composé de fondés de pouvoir du Capital, autorise, ranime, à partir de notre humiliante participation à cette cérémonie, sa propre existence perverse ». [p17]. Probable, mais qualifier le pouvoir d’Etat par l’usage d’une catégorie psychologique (perversité) relève d’une explication étonnement moraliste ! Le philosophe épingle la démocratie représentative qui gouverne nos sociétés occidentales, « totalitarisme parlementaire » qui présente les élections sous le masque d’une prétendue souveraineté populaire. «Nous vivons à l’évidence [sic] dans un régime oligarchique, composé d’une mixture de « décideurs », les uns élus, d’autres autoproclamés, d’autres encore dans des lieux de pouvoirs techniques déterminants, que ce soit au niveau de la puissance militaire, dans la finance, dans les médias… » [p41]. Or, l’auteur n’interroge pas la dite souveraineté populaire, comme si le peuple était un collectif indivis, parlant d’une seule voix. Comme si la politique elle-même n’était pas, par définition, partisane et ne visait pas à satisfaire certains intérêts contre d’autres, à produire des bénéficiaires et des perdants, voire des victimes, comme si les antagonismes des classes n’étaient pas efficients au sein de cette fiction appelée peuple ?

Badiou condamne la démocratie représentative qui repose sur un consensus implicite entre les tendances conservatrices et réformatrices et élimine les options extrêmes « Les élections ne peuvent de toute façon exister, sous les espèces du parlementarisme, que comme la confirmation consensuelle  du capitalisme libéral, consensus distribué entre deux factions qui s’échinent à présenter le Même ». D’autres philosophes vont dans le même sens : « dans l’histoire récente des démocraties occidentales, le vote majoritaire représente une désapprobation par déception et une approbation par illusion : on croit que les uns vont changer ce que les autres n’ont pas changé… Le vote est condamné à la manifestation d’opinions par définition peu consistantes et à la désignation de personnages par définition peu portés à représenter les électeurs » d’après Jean-Luc Nancy [in revue Ligne, février 2012]. Et aussi Jacques Rancière :  « La représentation est un principe oligarchique : ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population : la naissance, la richesse, le savoir ou autres… L’élection d’un président comme incarnation directe du peuple a été inventée en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par de Gaulle pour donner un « guide » à un peuple trop turbulent. Loin d’être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d’une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des « compétents ».[Le Nouvel observateur « L’élection ce n’est pas la démocratie » avril 2012]

Cela dit, comment  Badiou envisage-t-il la subversion du système actuel ?

« A. Il faut reconstituer partout une Idée qui récapitule l’existence désirée, nécessaire, civilisée, d’une autre voie que celle du capitalo-parlementarisme, lequel organise chaque jour davantage un désastre planétaire. Cette Idée émancipatrice, communiste, sera à la fois affirmée philosophiquement, et rapportée à des expériences politiques qu’il faudra peu à peu rassembler dans une Internationale capable de faire pièce à la mondialisation capitaliste. »

« B. La pratique politique commence par la liaison de masse – soit l’alliance égalitaire [ ?] – dans des lieux arrachés à l’emprise de l’adversaire, et sous le signe d’une Idée partagée, de détachements issus des larges masses démunies et d’une fraction des intellectuels. Son objectif n’est pas de s’emparer du pouvoir d’État, mais de le contraindre, et ainsi de préparer immédiatement son dépérissement ». [p88]

Contre la résignation et le désenchantement généralisé, Badiou attend, espère, croit dans la puissance de l’hypothèse communiste, « Idée » qu’il érige en idéal politique d’émancipation. Les mouvements qui se manifestent ces dernières années en Europe et dans les pays arabes signeraient ce « réveil de l’histoire », entendu comme tentative de création d’un destin collectif. A condition toutefois que ces élans révolutionnaires ne se reconstituent pas en états, partis, syndicats… condamnés d’entrée de jeu à collaborer au capitalo-parlementarisme et à accepter l’interdiction de penser en dehors des valeurs du capitalisme.

Difficile, voire très difficile ne pas interpréter la philosophie de Badiou comme une pensée cédant à l’idéalisme. Ses thèses laissent perplexes pour penser le réel politique, dont l’impératif catégorique qu’il nous propose : ne pas voter. Décrypter dans les émeutes et soulèvements populaires une demande d’émancipation individuelle et collective forcément révolutionnaire et forcément de gauche est une interprétation excessivement hasardeuse, alors que dans les démocraties néolibérales européennes les poussées ultraconservatrices et les populismes d’extrême droite sont manifestes. C’est pour le moment cette révolution-là qui est à l’œuvre et fait événement. Et dont Alain Badiou ne semble nullement tenir compte ! Bref, ne pas fantasmer la puissance politique du vote c’est bien, ne pas exalter le rejet (pour le moins ambigu) du suffrage universel c’est encore mieux.

Jean-Jacques Bonhomme – Mai 2012

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.